Umibe no Etranger : Un renouveau chatoyant

» Critique de l'anime Umibe no Etranger par Châtaigne le
24 Mars 2021
Umibe no Etranger - Screenshot #1

Bienvenue et installe-toi, aujourd'hui ça parle de garçons sur un banc. C'est l'histoire de deux adolescents qui s'aiment sans vouloir se le dire, qui se perdent pour mieux tenter de se retrouver. Au début, il y a Shun qui aperçoit chaque jour un jeune homme étrange et attirant, sur un banc, le regard perdu vers l'horizon et l'océan. Puis un soir, il se décide à lui adresser la parole et tout bascule.

Umibe no Etranger est un film envoûtant à bien des égards. Second film du label Blue Lynx (promis, je vous dis après de ce que c'est), ici on parle d'amour entre garçons, et on en parle plutôt bien. Le film n'est cependant pas tout à fait exempt de défauts, mais je crois très sincèrement que ses nombreuses et belles qualités en font un spectacle agréable, et plus encore : un spectacle nécessaire.

Alors pourquoi tu dois absolument jeter un œil à Umibe no Etranger ? Et c'est quoi ces histoires de label ? Explications.


Commençons par les choses ennuyeuses. Ce projet de film n'est pas arrivé tout seul par hasard et, en effet, à moins d'y regarder de très près, il est en tous points surprenant.

Aux manettes, c'est le studio Hibari, un studio qui fait plutôt dans la sous-traitance et qui d'une manière générale n'a jamais produit grand-chose de marquant.

La réalisatrice, Oohashi Akiyo, est assez inexpérimentée en dépit d'un précédent OAV réalisé chez Lerche et passé complètement inaperçu. D'une manière générale, l'information à retenir est principalement qu'elle vient de chez Lerche et qu'elle a travaillé sur quelques séries ces dernières années à des postes mineurs (le remake de Kino no Tabi, Assassination Classroom, et autres Hakumei and Mikochi). Vous verrez bientôt là où je veux en venir.

Umibe no Etranger - Screenshot #2

Remettons maintenant les choses un petit peu dans leur contexte et prenons du recul. En 2013, Free! réalisait un putsch audacieux contre le royaume somptueux et merveilleux du moe et du cute girls doing cute things (ou cgdct pour les intimes) dans son pays natal : Kyoto Animation. Cela arrivait à un moment-clé de l'évolution du marché : les femmes, longtemps ignorées par les producteurs, commençaient à rapporter de l'argent à l'industrie. Et pas qu'un peu : beaucoup de fric.

Assez rapidement, on a vu éclore çà et là des productions de qualité très inégale et qui essayaient de s'arracher une part du gâteau. Mais soyons honnêtes : la plupart de ces séries reposait sur des sous-entendus homosexuels, pratique aussi appelée subtext, et il suffisait assez souvent d'associer de jolis garçons avec des dialogues un peu suggestifs pour obtenir une combinaison gagnante. La formule a certes engendré quelques succès artistiques, mais d'une manière générale, elle n'a pas tant fait ses preuves.


Mais voici maintenant qu'entre en scène une personne extrêmement importante, j'ai nommé Yuka Okayasu. Yuka Okayasu, elle a un boulot fondamental mais ingrat. Il est déjà courant pour beaucoup d'entre nous, consommateurs (qui a dit addicts ?) d'animation à divers degrés, de ne pas toujours très bien faire attention à qui se cache derrière notre production préférée. Et si l'on y porte attention, c'est souvent pour désigner un réalisateur, un animateur-clé ou un scénariste. En effet, ce sont des postes importants... mais c'est un petit peu la partie très émergée de l'iceberg.

Umibe no Etranger - Screenshot #3Yuka Okayasu donc est productrice, c'est-à-dire que son boulot, c'est justement le fric (mais pas que). Elle est chargée de trouver les financements, les partenaires, de rassembler une partie de l'équipe créative : en somme, son travail est à la racine même du processus de fabrication d'un film ou d'une série. Et ce que l'on peut dire pour l'instant, c'est qu'elle aime beaucoup l'animation, et la bonne, vu ce à quoi elle a touché : c'est elle qui se cachait derrière les deux films de Yuasa Lou et l'île aux sirènes ainsi que Ride Your Wave ; c'est encore elle qui se cachait derrière le drôle de thriller de Kanbe The Perfect Insider ; encore elle pour l'adaptation de Banana Fish (remarquable par sa simple existence en dépit de ses errances) ; et enfin encore elle derrière le fantastique (et osé) Sarazanmai d'Ikuhara, comme quoi elle n'a vraiment pas froid aux yeux.

Elle décide dans la foulée de fonder auprès de Fuji TV un nouveau label, le label Blue Lynx, spécialisé dans la production de films (et non de séries) yaoi. Blue Lynx pour Boy's Love. C'est bon, tu as compris le truc derrière ce (drôle de) nom ?

L'idée était de réagir à une double évolution du marché. Comme je l'ai expliqué, les femmes, elles ont beaucoup de fric à dépenser et les studios l'ont compris. Mais d'une manière générale, le yaoi, ils n'en produisent pas : ils se limitent à des allusions pour ne pas se fermer à une audience plus large.

Le pari de Yuka Okayasu est tout autre : elle veut assumer jusqu'au bout le fait de produire du yaoi, et surtout elle veut produire du contenu de qualité, sans restrictions. D'où le choix de films, puisque les réglementations pour les séries télévisées sont assez strictes. Sa position est ainsi la suivante : aller jusqu'au bout s'il le faut, parler d'homosexualité, mais jamais gratuitement.

Umibe no Etranger - Screenshot #4

Tu suis toujours ? Bon. Alors si tu te souviens bien, j'ai parlé de Lerche, au tout début de ma critique. Ce sont eux qui ont produit Given, dont j'ai fait la critique. Et qu'a produit Blue Lynx ? le film de Given. Et pour boucler la boucle, Lerche est une filiale du studio Hibari. Les raisons qui ont poussé à mettre en avant plutôt la maison mère, moins connue bien que plus ancienne, que Lerche qui est un nom familier pour beaucoup d'entre nous, me sont assez obscures. Néanmoins, d'une manière générale, beaucoup des personnes impliquées dans les projets de Blue Lynx sont passées par Lerche : c'est ce qu'il y a ici d'important à retenir.

Mais il ne faut pas s'arrêter là. Yuka Okayasu a en réalité construit à travers ce label un réseau entre des gens de chez Lerche, de chez MAPPA (à travers Yuri on Ice et Banana Fish), et auprès d'Ikuhara (avec Sarazanmai). Ce qui est donc très intéressant, c'est que Blue Lynx est plus qu'une simple structure financière pour rassemble des fonds pour des animes de fujo en chaleur : c'est très profondément, et à tous les degrés dans la pyramide de production, un réseau humain qui se rassemble autour d'un projet commun : donner aux femmes (fans de yaoi) ce qu'elles veulent.


Je sais ce que tu vas me dire : « Bon, c'est bien beau tout ça, les affaires de production et de gros sous, le fait que tout le monde fasse bien copain-copain ; mais on n'a même pas commencé à parler du film du jour, Umibe no Etranger. »

Alors pourquoi ce préambule ? En fait, je considère vraiment Umibe no Etranger comme la représentation la plus réussie de ce que tous ces gens essaient de faire à travers Blue Lynx. Nous avons une idée assez claire (et c'est rare) des intentions derrière le projet. La question est maintenant la suivante : est-ce que ça marche ? est-ce que ce label peut proposer de bonnes choses, et si oui, pour quel public ? C'est ce que je vais essayer de t'expliquer.

Umibe no Etranger - Screenshot #5

S'il y a quelque chose qui se passe assez facilement de commentaires, c'est l'aspect esthétique du film : oui, c'est beau, très beau. Le manga en lui-même n'était pas véritablement exceptionnel d'un point de vue graphique et on a là un excellent travail, notamment dans la construction d'une ambiance, avec des arrière-plans soignés, aux couleurs vives et franches, aux contrastes touffus, qui donnent un cadre tangible, crédible à l'histoire.

La character design, s'il garde bien entendu des marques des canons du genre, avec ses jolis garçons et ses belles bouilles, est particulièrement réussi d'un point de vue de l'animation. C'est détaillé sans en faire trop, les émotions sont très lisibles sans être extravagantes, dans un entre-deux judicieux avec d'un côté une aspiration très dessinée, et d'un autre côté une tendance vers un certain réalisme émotionnel. Ce réalisme émotionnel est d'ailleurs formidablement soutenu par une direction de l'animation cohérente et pertinente, qui favorise un très bon character acting sans pour autant multiplier de micro-actions qui viendraient perturber le récit dans le seul but d'apporter cette impression de réalisme. En deux mots : c'est net et propre, sans chichis. Et c'est probablement le choix esthétique qui convenait le mieux à cette proposition.


Je ne vais pas me perdre en tergiversations : j'ai passé un très bon moment. L'histoire est assez fine et possède sa part d'originalité. Bien entendu, comme chacun s'en doute, l'objectif principal est simple, on reste dans un yaoi : les deux héros se cherchent et doivent finir ensemble (dans une scène érotique). Les fans du genre ne seront pas dépaysés... quoique. Car derrière quelque chose qui de loin pourrait paraître très convenu, le film apporte nombre de nuances très appréciables. Je vais en développer deux, qui me semblent les plus importantes et que je peux évoquer sans divulguer quoi que ce soit d'extraordinaire, mais il y a comme ça une série assez longues de petits détails rafraîchissants.

Umibe no Etranger - Screenshot #6Tout d'abord, le film traite d'homosexualité mais n'en fait pas explicitement son sujet central. On retrouve des thèmes importants, comme l'acceptation de soi ou le rejet par autrui, mais l'histoire a le bon goût de ne pas jeter à la figure du spectateur ces situations convenues. Elle les sème (et non pas uke, haha, ha, oui je sors) plutôt comme de petits cailloux à mesure que le film progresse. Il n'y a toutefois pas de quoi parler de subtilité psychologique pour autant : le film est trop bref pour en avoir le temps, j'y reviendrai. Néanmoins on reconnaît un effort très bienvenu pour faire de cette histoire autre chose qu'une confrontation bête et méchante avec les problèmes qu'engendre l'homosexualité, sans pour autant les évacuer complètement. En bref : c'est un entre-deux assez heureux.

D'autre part, la relation amoureuse n'est pas exactement l'enjeu du film. Le film s'attarde plutôt sur ses personnages, en tant que personnages. Le fait que les deux personnages principaux s'aiment est presque une donnée de départ : c'est l'objet des dix premières minutes du film. Et c'est particulièrement intéressant puisque le fait de tomber amoureux n'est donc plus au centre de l'histoire : c'est la question de vivre avec ses sentiments, de construire aussi un avenir à deux, de pouvoir seulement s'imaginer cet avenir, avec tout ce qu'il pourrait impliquer, comme choix, comme angoisses, comme sacrifices. Voilà un versant des histoires d'amour qui est finalement peu exploré, qu'il s'agisse d'un yaoi ou d'une romance hétérosexuelle et il faut en convenir : le film s'en sort plutôt très admirablement sur cette partie, là où la plupart des romances ont justement tendance à s'essouffler dès lors que les personnages se mettent ensemble, comme si elle avait déjà tout dit.

À noter, pour les connaisseurs du manga, que le film a par ailleurs le très bon goût de passer sous silence la différence d'âge marquée entre les deux protagonistes, qui disparaît complètement dans le film alors qu'il s'agissait indéniablement d'un élément dérangeant du manga. Comme quoi, on pouvait parfaitement faire sans, à se demander pourquoi le yaoi s'acharne à ce point à mettre dix ans d'écart entre les personnages... mais ça, c'est un autre débat.

Umibe no Etranger - Screenshot #7

Revenons au film. J'en ai déjà glissé un mot et en effet, on va parler de choses qui fâchent : le film n'est pas exempt de défauts. En réalité, il a surtout un défaut : sa brièveté. Du haut de sa petite heure (seulement !) le film fait tout ce qu'il peut pour construire des relations complexes, des personnages difficiles et il y parvient dans une certaine mesure. Cependant, il est impossible de faire des miracles et immanquablement les événements se précipitent, se bousculent dans un charivari un peu trop pressé et le spectateur est contraint à des efforts supplémentaires pour comprendre les motivations des personnages et ne pas s'indigner face à des revirements de situation qui ont tendance à être trop soudains.

L'histoire aurait fait un très bon usage d'une série complète en un court mais il est difficile de véritablement lui reprocher. En effet, ce n'est pas le genre d'histoire que l'on aurait pu voir sous forme de série, pour diverses raisons que j'ai évoquées plus haut. Est-ce que cela reste pour autant dommage ? Oui, très certainement, car le film ne cesse pas d'en souffrir, surtout lorsqu'il s'écoule quelques mois voire quelques années en trois minutes. Ces écartèlements temporels ne nuisent cependant pas, et on se demande bien comment, à une sorte de rythme tranquille, fluide qui s'impose dans le film et qui n'a rien de désagréable. Les restrictions du format obligeront le spectateur à quelques concessions, à un petit peu de bonne volonté pour faciliter certaines transitions trop précipitées, mais j'estime que dans l'ensemble, le jeu en vaut vraiment la chandelle et le film offre suffisamment de très belles choses pour qu'on y mette un peu du sien.


Là où j'émets par contre des réserves plus féroces, c'est par rapport à la place des relations sexuelles dans le film. Rassurez-vous (ou lamentez-vous, au choix), il n'y a rien de pornographique dans le film. Au contraire, les moments que d'aucuns qualifieraient d'érotiques sont plutôt des moments intimes, assez pudiques, loin de l’exhibitionnisme extravagant auquel nous a habitué le genre. En ce sens, cela en fait un film très largement accessible (même si pas tout public pour autant), qui va bien au-delà des fujos en manque pour devenir un vrai film avec une vraie histoire d'amour, assez universelle finalement en dépit de ses spécificités.

Mais derrière ça, et même si ces scènes intimes sont judicieusement utilisées et retranscrites, il est difficile de ne pas trouver leur présence intrusive. La cause ? Le film est trop court, bien trop court et on devine l'impératif, économique, de caser cette fameuse scène érotique. Finalement, on le comprend bien : c'est dans le cahier des charges, c'est ce qu'attend le public... et c'est dommage.

C'est là aussi sans doute la grande limite, pour l'instant, de Blue Lynx : son incapacité à se passer financièrement des fujoshis et avec elles de leurs exigences, de leurs fantasmes. Car finalement, ce film montre bien une chose : l'objectif n'est pas de produire du yaoi tapageur, mais de produire de belles histoires, avec une approche un peu différente. Cette approche, c'est finalement le yaoi qui le permet, mais surtout d'un point de vue financier.

Alors à toi qui lis cette critique : va voir Umibe no Etranger, va donc voir ce film en tant que personne qui ne connaît pas le yaoi, qui ne s'y intéresse pas. Car ce que cherchent celles et ceux derrière ce projet, ce n'est finalement qu'une porte pour produire des choses qui font rêver. Et c'est probablement quelque chose que nous avons tous intérêt à encourager.



En résumé : Umibe no Etranger te plaira sûrement si tu as envie :

  • D'une très belle histoire d'amour rafraîchissante et sensible
  • D'un film court aux couleurs chatoyantes qui n'a pas juste une belle gueule
  • De tenter quelque chose d'un peu différent au prix de peu de temps, tout simplement

Par contre, ce n'est probablement pas le meilleur choix si tu as envie :

  • D'un yaoi classique comme tu en as peut-être l'habitude
  • D'une histoire qui se développe lentement sur le long court
  • De sexe, parce que ce n'est clairement pas l'objet


Umibe no Etranger est un très joli morceau d'animation, bien fini et intelligent, qui module les codes du genre à son avantage pour ouvrir son propos à un plus large public. C'est le genre de film idéal pour une soirée tendre et délicate, de préférence avec une bonne couverture et un peu de glace, histoire de se mettre dans les meilleures conditions !

Verdict :8/10
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A propos de l'auteur

Châtaigne, inscrit depuis le 11/03/2021.
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