Critique de l'anime Heidi

» par Skidda le
05 Janvier 2022
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Enfin, je me suis lancé dans ‘Heidi, fille des Alpes’. Une oeuvre marquante et bien aimée qui ouvre pour moi les portes des ‘World Masterpiece Theater’ (WMT).

Cette catégorie particulière d’anime est chère à mon coeur et je l’avais déjà mentionnée en parlant de Sanzoku no musume Ronya (2014). Par WMT, on désigne traditionnellement tout une série de projets du studio Nippon Animation, adaptant des oeuvres de littérature de jeunesse occidentale du 19e et 20e siècles.



L’histoire des WMT vaut la peine d’être ici expliquée, même brièvement. Pour résumer, il faut savoir que cette appellation est définie avant tout par une grille horaire télévisée diffusée par la chaîne Fuji TV le dimanche 19h30-20h00 (un peu les Simpsons de l’époque quoi). A partir de 1969, le studio d’animation d’Osamu Tezuka, Mushi Production, va lancer sa série Dororo to Hyakkimaru sur cette tranche, qui sera sponsorisée par la marque de boisson Calpis. Ce dernier continuera à alimenter les soirées de fin de semaine avec d’autres séries, comme Moomin en 1970 et 1972, sous la dénomination ‘Calpis Comic Theater’. Ensuite, Zuiyo Eizo reprendra le flambeau, et le sponsor, avec le titre Yama Nezumi Rokki Chakku en 1973, puis Heidi en 1974. En 1975, Zuiyo Eizo fait faillite, ce qui mène à la création d’un enième studio, le fameux Nippon Animation qui récupère les rênes du programme sous une autre appellation, ‘Calpis Children’s Theater’, avec comme première entrée le très célèbre Inu no Flanders. Finalement, il faudra attendre 1979 pour que le nom ‘World Masterpiece Theater’ (Sekai Meisaku Gekijo) soit utilisé avec la diffusion d’Akage no An et intègre pleinement la culture populaire, en étant accolé chaque année à une nouvelle série jusqu’en 1997 (ainsi que brièvement entre 2007-2009).

Ainsi selon la perspective, les WMT commencent avec Inu no Flanders (discours officiel de Nippon Animation) ou Heidi, voire même Dororo ou encore Akage no An. Ergotages à part, il me semble clair qu’Heidi a parfaitement sa place parmi ce groupe d’animes. Je dirais même que c’est son oeuvre fondatrice : par ses thèmes, ses caractéristiques et son origine.

Heidi est l’adaptation des deux romans écrits par l’auteure suisse Johanna Spyri en 1880 et 1881. Elle raconte l’histoire d’Heidi, une jeune orpheline au coeur pur. Sa tante Dete, qui souhaite ne plus s’occuper d’elle afin de construire sa vie à Francfort, décide de la confier de force à son grand-père dans un alpage des Grisons en Suisse. Il appartient alors à la petite Heidi de conquérir le coeur du vieil homme, isolé et bougon, mais aussi d’apprivoiser son nouvel environnement et de partager les bienfaits des Alpes au travers de rencontres prédestinées.

L’anime commence lentement, avec une héroïne qui découvre petit à petit son cadre montagnard idyllique, en se faisant des amis, bêtes et humains, notamment Peter, le jeune chevrier du village. Quelques incidents de parcours ci et là viennent créer des leçons de vie pour la jeune enfant mais dans l’ensemble, les 15 premiers épisodes peignent un tableau simple et insouciant. Le cadre pastoral est ici fort idéalisé (c’est un miracle qu’Heidi ne soit jamais malade), et on peut facilement imaginer que son succès a contribué à l’image de l’Europe pittoresque parmi toute une génération de Japonais. D’ailleurs, une autre série similaire surfera sur cette vague alpestre une décennie plus tard, ‘Alps Monogatari: Watashi no Annette’.

Partager le quotidien d’Heidi est agréable, tout comme suivre les difficultés qu’elle surmonte mais cela ne suffit pas pour porter l’enthousiasme sur la longueur, d’autant plus que la protagoniste dans toute sa joie de vivre et sa candeur, n’a pas une personnalité très captivante. Au bout d’un moment, les rire et l’innocence de ces hauteurs suisses, avec des solos tyroliens en prime pour bien faite péter l’ambiance, finiraient par donner un goût doucereux au récit.

Cependant, celui-ci prend une autre tournure à l’arrivée de l’élément perturbateur principal (épisode 17) qui entraîne des arcs narratifs plus engageants. Des nouveaux personnages sont introduits et ils permettent le tissage de relations humaines plus complexes, plus fortes et plus attendrissantes. J’ai été agréablement surpris par la manière dont l’oeuvre traite l’incompatibilité de rêves opposés entre les protagonistes, ainsi que le trauma psychologique qui se développe entre les épisodes 17-33. Oui, il y a du drama plus intense dans cette série mais l’adaptation prend soin de ne pas rendre l’atmosphère trop oppressante, en ridiculisant la figure antagoniste de Rottenmeier à de nombreuses reprises.

Les développements du milieu de série donnent un souffle nouveau à l’intrigue, et ses conséquences perdurent pour un dernier acte très satisfaisant ; un parachèvement mémorable pour une histoire très complète. Il y juste peut-être le grand-père qui aurait pu être un peu plus développé en cours de route, comme dans les livres.

Un autre point qui contribue à rendre Heidi aussi mémorable est la présence de quelques grands noms au sein de son équipe de réalisation. La série est connue pour avoir été réalisée par Isao Takahata et Hayao Miyazaki. Cela faisait déjà des années que les deux amis se connaissaient, en particulier depuis leur collaboration sur le film Taiyou no Ouji: Horus no Dai Bouken de 1968. Avec ce nouveau projet, Takahata reprend son rôle de réalisateur, tandis que Miyazaki endosse la responsabilité des layout, une nouvelle étape de réalisation dans lequel il excelle et qui deviendra une pratique courante pour les animes. Il y a une troisième personne clé à mentionner, qui revient également après Horus et quelques épisodes de Lupin III : Masahiro Ioka. Ce dernier en tant que directeur artistique, assure la présence d’arrières-plans distinctifs d’une grande beauté. On pourra également citer Yoichi Kotabe (franchise Pokemon), pour le design des personnages, ainsi que Yoshiyuki Tomino (Gundam) pour sa contribution aux storyboards, une expérience formatrice importante pour sa future carrière.

Le résultat n’est pas spectaculaire visuellement, et quelques recyclages d’animation sont utilisés, avec parcimonie certes, à travers toute la série, ce qui a pour conséquence notamment que l’on ne voit pas Heidi, âgée de 5-6 ans, grandir malgré le passage de plusieurs années. Cela dit pour un anime de 52 épisodes diffusés en continu, la solidité de l’ensemble demeure remarquable lorsque l’on compare à d’autres séries de ces années là, comme son contemporain Uchuu Senkan Yamato par exemple. En dehors d’un épisode 1 plus prodigue en animation, il y a également de nombreux passages où la mise en scène illustre tout le talent de la réalisation. Je pense, entre autres, à la course de luge de l’épisode 39 : remarquable sans avoir besoin de musiques d’accompagnement ou de sakuga à foison. J’ai aussi été impressionné par l’abondance des mouvements d’animaux, un exercice gracieux qui paraîtrait presque gratuit à l’écran et pourtant inimaginable aujourd’hui.

Une caractéristique qui définit isao Takahata est son réalisme, et effectivement on le retrouve bien dans cette oeuvre. Il prend ici une forme très terre à terre, en évoquant la réalité par un monde vivant et détaillé. Cela n’a pas été une surprise pour moi d’apprendre par la suite que Takahata et Miyazaki ont voyagé jusqu’en Suisse pour ce projet, afin de collecter croquis et informations sur ses paysages, traditions et autres. Beaucoup de soin a visiblement été apporté à la série pour donner de la tangibilité aux environnements : les (la) villes traversées, les étendues de la nature, mais aussi l’agencement de la maison du grand-père et son mode de vie. Ces efforts ne servent pas que le visuel mais aussi la narration, puisqu’ils nous permettent de mieux partager le quotidien des personnages et de s’imprégner de leur routine et de leur environnement, exactement comme une série tranches de vie.

Si l’on prend cette approche détaillée, la solidité graphique et qu’on l’ajoute à la personnalité de l’héroïne, assez similaire à Kiki la petite sorcière par exemple, Heidi ne me paraît pas seulement être un proto-WMT mais également un proto-Ghibli.

Dans tous les cas, cette série a clairement marqué la japanimation tout comme son public qui continue de s’en remémorer avec beaucoup de tendresse. J’en fais maintenant partie et je dois dire que cette oeuvre se laisse facilement apprécier malgré quelques longueurs et le fait qu'il s'adresse clairement aux plus jeunes. Peu d’animes ont su traverser les âges comme Heidi, et c’est sans hésitation que je le considère comme l’un des meilleurs de ma sélection 1968-1975.

Verdict :8/10
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A propos de l'auteur

Skidda, inscrit depuis le 15/07/2013.
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