
Pour cette première critique de 2026, on va parler du dernier film de 2025 puisque Hyaku m est sorti au Japon en septembre dernier et a été rendu disponible à l’international sur Netflix en toute fin d’année. Ce long-métrage est une adaptation du premier manga de Uoto, auteur dont nous avions parlé il y a quelques mois pour un autre anime, le très réussi Du Mouvement de la Terre qui est selon moi une des meilleures si ce n’est la meilleure série télé de 2024-2025 et qui a immédiatement propulsé Uoto comme un des mangakas les plus prometteurs de sa génération.
Le récit s’intéresse au parcours de Togashi, un garçon qui se révèle très tôt doué pour la course et plus particulièrement le 100 mètres, épreuve reine de l’athlétisme. Alors que Togashi semble promis à une carrière sportive, il fait la rencontre de Komiya, un garçon reclus et taciturne à qui il parvient néanmoins à transmettre la passion pour le sprint. Les deux enfants vont néanmoins être vite séparés par les aléas de la vie, chacun suivant son chemin. Ils finiront par se retrouver, pour décider une bonne fois pour toute qui court le plus vite…
Le film se divise en trois grandes parties ; la première relate l’enfance de Togashi et sa rencontre avec Komiya, la deuxième se déroule au lycée et raconte la confrontation des deux anciens amis, et enfin un ellipse de dix ans amène l’histoire vers des personnages devenus adultes et je n’en dirais pas plus ici. Cette manière de raconter ainsi une histoire sur le long terme avec des ellipses de plusieurs années est une caractéristique de Uoto qui avait employé la même méthode dans Du Mouvement de la Terre, à la différence notable que dans Hyaku m on suit les mêmes protagonistes à différents moments de leur vie plutôt que des personnages indépendants les uns des autres. En vérité, j’ai trouvé que cette histoire se rapprochait pas mal de celle de Look Back, l’anime tiré du manga de Tatsuki Fujimoto, avec ces deux personnages aux caractères distincts rapprochés (puis éloignés) par une passion commune. On pourrait aussi citer un autre anime sur le thème de la course, l'excellent Kaze ga Tsuyoku, dans un genre bien plus léger toutefois.
Le manga de Uoto faisait cinq tomes et adapter tout cela en un long-métrage de moins de deux heures a nécessité un certain travail de coupe qui a été plutôt bien fait ici ; le mangaka et le réalisateur ont travaillé ensemble sur le script qui a été réécrit quatre fois jusqu’à obtenir la mouture finale. Le film se concentre logiquement sur les deux personnages centraux et laisse de côté les personnages secondaires, pourtant nombreux, qui vont graviter autour. La principale idée de Uoto en écrivant son manga était de mettre en évidence le contraste entre la longue préparation, l’entraînement, la discipline des athlètes et la compétition elle-même où toute la saison, voire parfois toute la carrière, va se jouer en dix secondes environ. C’est cette beauté et cette cruauté du sport qui est le sujet principal de l’œuvre.
L’autre aspect qui a attiré l’attention sur ce film est évidemment son style visuel, puisque le film a été réalisé à l’aide de la rotoscopie. Pour rappel, la rotoscopie est un procédé qui consiste à filmer de vrais acteurs puis redessiner leurs mouvements image par image. La rotoscopie est parfois utilisée dans les animes «traditionnels», et notamment les animes de sport; un exemple célèbre est l’anime Yuri on Ice qui a utilisé la rotoscopie pour les mouvements de patinage artistique. L’usage de la rotoscopie sur l’entièreté d’un anime est beaucoup plus rare, même s’il existe des exemples aussi bien en série qu’en film, avec des résultats contrastés.
En l’espèce Hyaku m est réalisé par Kenji Iwaisawa, dont il s’agit du premier film commercial. En effet, Iwaisawa ne vient pas du milieu de l’animation japonaise mais plutôt du cinéma live-action où il a fait ses classes. Pour l’anecdote, Iwaisawa voulait devenir mangaka, et pour concilier sa formation de cinéaste et son vieux rêve, il décida de se spécialiser dans la rotoscopie qui mélange en quelque sorte les deux approches. En 2019, Iwaisawa réalise On-Gaku, son premier film qui connaît un succès d'estime dans le milieu de l’animation indépendante et qui pose les bases de son style.
Ce qui est le plus intéressant dans Hyaku m c’est sa manière d’utiliser la rotoscopie tout en conservant autant que possible l’esthétique du manga de Uoto. Les animes que j’ai pu voir qui utilisaient la rotoscopie avaient tendance à sacrifier la cohérence du design pour privilégier la fluidité du mouvement, ce qui rendait des résultats assez laids; ce n’est clairement pas le cas ici, ce qui montre aussi bien la réussite du réalisateur qui l’évolution de la technique elle-même. Il faut dire aussi que Hyaku m n’est pas une petite création indépendante, le film a mis quatre ans à être produit avec de grosses sociétés de production et même du sponsoring de marques de sport pour les vêtements des athlètes, on est dans le haut du panier de l’animation ici.
Pour en revenir au film, le chara-design est donc clairement sa plus grande réussite tout comme l’animation et la mise en scène, avec plusieurs moments de bravoure. On pense notamment à ce plan-séquence aux deux-tiers du film qui montre les athlètes entrer dans le stade pour se préparer à la finale du 100 mètres; cette séquence de presque quatre minutes ininterrompue (!) a nécessité une année entière de travail de la part des animateurs et 10 000 feuilles de papier pour dessiner les décors et les poses-clés. L’autre scène la plus marquante selon moi est celle où le personnage fond en larmes pour une raison que je ne spoilerai pas, et où l’on voit en direct le chara-design se décomposer littéralement en même que le personnage se décompose mentalement. C’est simple, mais redoutablement efficace.
Dès les premières bandes-annonces on pouvait se douter que Hyaku m serait un film intéressant et le résultat final est aussi abouti que l’on pouvait attendre. Adapté d’un titre produit par une étoile montante du manga (l’auteur n’a même pas 30 ans et à déjà vu ses deux mangas adaptés en anime) et réalisé par un cinéaste au style ambitieux et expérimental, ce film réunit tout ce qui peut décemment intéresser les amateurs d’animation japonaise et de cinéma en général.
