JUJUTSU KAISEN — Le shônen côté obscur

» Critique de l'anime Jujutsu Kaisen par Deluxe Fan le
26 Mars 2021
Jujutsu Kaisen - Screenshot #1

Les adaptations des mangas du Shônen Jump se suivent et ne se ressemblent pas… En fait si, elles se ressemblent toutes, mais uniquement du point de vue du profane. Le connaisseur sait que pour apprécier un genre ce ne sont pas les points communs qu’il faut regarder, mais les subtiles différences qui donnent à chaque œuvre sa propre saveur.

Jujutsu Kaisen est un manga de Gege Akutami publié dans le Weekly Shônen Jump depuis 2018, et qui s’inscrit dans la longue, longue lignée des mangas ayant pour concept « des exorcistes qui se battent contre les démons ». En l’espèce Yûji Itadori est notre héros bien implanté dans sa campagne japonaise et qui vit seul avec son grand-père. Lorsque le papi décède des suites d’une infection au COVID-19, le jeune garçon est pris en charge par l’école Jujutsu, un équivalent de la DDASS au Japon sauf qu’au lieu d’envoyer les gosses en foyer on leur donne des couteaux pour aller affronter des menaces surnaturelles au péril de leur vie. Heureusement pour Yûji, il se trouve être le réceptacle de Ryomen Sukuna, le Roi des Démons™, ce qui lui permet de soumettre la menace à le seule force de ses poings. Une puissance unique, dont l’arrivée va chambouler le monde de l’exorcisme…

Jujutsu Kaisen - Screenshot #2Chaque nouveau succès du WSJ s’inscrit dans les pas d’un ou plusieurs prédécesseurs, et dans le cas de Jujutsu Kaisen la composition du mélange est assez aisée à déterminer ; l’univers des exorcistes de D.Gray-Man, les personnages de Naruto et les combats de Bleach. C’est même pas la peine de développer c’est tellement clair et évident. Comme dit plus haut cependant, ce ne sont pas les références qui importent mais plutôt la route que l’auteur emprunte avec ses véhicules, et sa destination finale. Ce qui distingue Jujutsu Kaisen ce n’est pas le contenu, mais la tonalité.

Lors d’une récente interview croisée entre Akutami et Tite Kubo, l’auteur de Bleach explique que l’on peut percevoir la personnalité d’un mangaka à travers son dessin et décrit Akutami comme quelqu’un de « mauvais ». Comme toujours avec un génie tel que Kubo, il a parfaitement pointé la tonalité de Jujutsu Kaisen. Dès le départ la série verse dans le macabre et le tragique avec ces histoires de démons nés des émotions négatives et qui cherchent à nuire aux vivants. Le tout est mis en scène avec des monstres grotesques, des corps déformés et des combats violents. Pourtant, la série ne s’appesantit jamais sur son aspect sombre ; le pathos est pratiquement absent, les cadavres de victimes innocentes s’amoncellent dans cette guerre entre les exorcistes et les démons sans que les héros ne se sentent le moins du monde ébranlés. Les personnages les plus puissants tels que le mentor Satoru Gojo, le cruel Mahito ou le villain Suguru Geto arborent durant toute la série un sourire goguenard comme si ces combats à morts n’étaient qu’un jeu vaguement amusant. Les élèves de l’école Jujutsu passent leur temps à se cracher à la gueule et se taper dessus sans raison, les professeurs se haïssent et complotent les uns contre les autres, les clans exorcistes baignent dans les secrets de famille glauques et même les persos les plus froids tels que Megumi, le Sasuke de service, finissent par succomber à cette ambiance morbide de réjouissance meurtrière.

Jujutsu Kaisen - Screenshot #3L’adaptation anime est souvent un moment crucial pour ce genre de licence ; c’est à cet instant qu’un shônen en apparence ordinaire peut se propulser au rang de phénomène à la Kimetsu no Yaiba, ou qu'un manga exceptionnel peut se casser les dents façon Kingdom. Dans le cas de Jujutsu Kaisen, les étoiles de l’industrie se sont penchées sur le berceau de la série. La production est menée chez MAPPA, incontestablement le meilleur studio d’animation actuel, avec pour réalisateur Seong-Ho Park. Animateur de formation, habitué des productions MAPPA depuis la formation du studio, nous avons déjà eu l’occasion de chanter ses louanges lorsqu’il réalisa l’excellent Vanishing Line en 2017. Depuis il a continué de mettre la concurrence par terre avec God of Highschool, et pour Jujutsu Kaisen c’est encore une fois Seong-Ho qui régale. Le manga étant par lui-même déjà très dynamique, l’anime n’a aucun problème à nous entraîner dans son rythme effréné, les séquences sakuga pleuvent, ça court ça vole ça frappe ça tire des lasers spirituels, le divertissement trouve là son exutoire. Le style n’y est pas sacrifié, il suffit de jeter un œil aux génériques pour comprendre que comme avec tous les grands animateurs, chez Seong-Ho l’animation n’est pas un moyen mais une fin en soi.

Jujutsu Kaisen - Screenshot #4En face de toutes ces réjouissances, l’intrigue en elle-même n’a pas vraiment d’importance ; Jujutsu Kaisen pourrait se contenter d’être une succession de chasse aux démons que ça en ferait déjà une série de haute tenue. Ces 24 premiers épisodes constituent surtout une introduction aux diverses forces qui vont diriger le récit ; l’école d’exorcistes de Tokyo qui souhaite canaliser le pouvoir de Sukuna, l’école de Kyoto qui cherche au contraire à le supprimer, et au milieu de cela le sorcier rénégat Getô et le démon Mahito qui s’allient dans un projet purement chaotique. On sait que l’auteur en garde sous le coude, lui-même a expliqué qu’il savait parfaitement où allait son manga et ça se voit assez bien dans la série qui ne perd jamais son temps dans des sous-intrigues quelconques. Le shônen est un genre qui s’écrit plus ou moins tout seul, une fois que les archétypes principaux sont mis en place (le Héros, le Mentor, le Rival…) et que les séquences obligées sont planifiées (l’Entraînement, le Tournoi…) tu peux t’amuser à manipuler les codes, ou au contraire à les respecter scrupuleusement pour décupler leur effet. Quand les personnages utilisent leur technique ultime « Expansion du Domaine », l’idée n’est pas simplement de rappeler le bankai de Bleach, mais d’évoquer cette émotion primale au cœur de tout shônen de baston, cette étincelle primordiale que certains appellent la hype.

Chaque anime s’efforce de trouver un ton qui lui est propre, et c’est encore plus vrai dans un genre aussi codifié que le shônen de baston où se contenter de respecter le cahier des charges mène immanquablement vers la banalité. Les animes qui marquent sont ceux qui trouvent leur ton et qui résonnent avec le public, parfois à l’insu de ce dernier. Là où un World Trigger propose un ton cérébral et un Hero Academia un ton gamin, Jujutsu Kaisen est à l’image de son auteur une série au ton mauvais. Et dans la longue histoire du shônen, Jujutsu s’imposera sans doute comme un des animes mauvais les plus réussis.

Verdict :8/10
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A propos de l'auteur

Deluxe Fan, inscrit depuis le 20/08/2010.
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