Le vrai nouveau Miyazaki

» Critique de l'anime Jujutsu Kaisen par Afloplouf le
05 Avril 2021
Jujutsu Kaisen - Screenshot #1

Tu peux pas test les shonen. Tu peux ne pas aimer ce genre très codifié dans ses arcs scénaristiques ou ses personnages archétypaux mais tu peux pas test. C'est ce genre (même si le terme est un peu anachronique) qui a refondé le manga après la guerre. Et quand on parle shonen, on est obligé de parlé du Weekly Shonen Jump, LE magazine de prépublication de la Shueisha. Ce n'est pas le seul dans son catalogue et ce n'est pas le seul éditeur loin s'en faut mais c'est la tête d'affiche. Si le WSJ va mal, le shonen va mal et si le shonen va mal, le manga va mal. Tu peux pas test. Et ces dernières années le WSJ a traversé de grosses turbulences.

Sa politique industrielle a abouti à des suicides commerciaux et critiques, ces têtes de gondole se sont terminées et il est passé à côté du nouveau phénomène qui a fait le bonheur de ses concurrents. Au pied du mur, l'éditeur a su se réinventer complètement. Il s'est rappelé que les séries sportives ont fait ses heures de gloire et les a remis au gout du jour. Il a donné les clés à toute une nouvelle génération de créatifs et leur a un peu laché la grappe. Que ce soit dans le style visuel, la codification du genre et surtout sans les pousser à faire des séries qu'on va décliner pendant 15 ans. Ils ont enfin considéré le marché international en attaquant agressivement le scantrad. Ils sont logiquement assez secrets sur leurs recettes internes mais je doute qu'ils se basent uniquement sur leurs sondages renvoyés par courrier comme avant. Il est probable qu'ils se basent aussi sur le trafic de leurs propres sites ou l'écho via les réseaux sociaux, memes inclus. Car n'oublie pas : c'est du divertissement créatif mais ça reste une industrie.

Jujutsu Kaisen - Screenshot #2Et Jujutsu Kaisen m'intéresse d'autant plus pour ce qu'il représente que ce qu'il est. Parce que c'est Bleach à qui on fout la paix. Le protagoniste qui récupère presque par accident un pouvoir maudit qui lui vaut d'être en sursis y compris des "gentils." Une ambiance qui mixe sur le surnaturel et le lycée. Des monstres qui sont des créations humaines involontaires humaines. Surtout, les vrais ennemis de la série ne sont pas tant les monstres que les gentils qui sont dans une lutte de pouvoir qui se concrétisent par l'élément déclencheur qui a donné ses pouvoirs aux héros. Alors ça ne veut pas dire qu'Akatumi n'a rien apporté mais la filiation est évidente. Et ce sont bien les conséquences de ces nouvelles circonstances externes qu'on note en premier. Tous les arcs scénaristiques classiques du genre sont là (l’entrainement, le tournoi, etc.) mais tout est formidablement ramassé avec une fluidité d'un arc vers l'autre d'une efficacité redoutable.

Mais si on gratte la surface, Jujutsu Kaisen a beaucoup à offrir. Car si c'est un shonen qui obéit à absolument tout les codes et clichés, il retourne tout ça comme une crêpe. Le héros maudit condamné à mort qu'on va exploiter ? Ce cynisme là n'est pas neuf mais il est ici particulièrement frontal. Il n'y pas de machinations dans l'ombre avec des types en cagoule. Ici, tout se fait quasiment en plein jour. Parce que dans la vraie vie les connards ne se cachent pas ; ils s'affichent au contraire, persuadés qu'ils sont dans la vérité. Les femmes ont un rôle un peu subalterne ? On en parle carrément comme le problème systémique qu'il est : qu'on soit mal né (du mauvais côté de la famille, avec des ovaires ou les deux) et il faudra en faire deux fois plus pour quand même se faire rabaisser. Et quand on parle de système, j'ai gardé ce que j'ai préféré pour la fin.

Jujutsu Kaisen - Screenshot #3Dans Bleach, les monstres sont des défunts qui n'arrivent pas à rejoindre le paradis/cycle de réincarnation mais dans Jujutsu Kaisen c'est encore plus symbolique : ils sont la concrétisation de nos émotions négatives. Ce ne sont pas des fautes individuelles mais bien une responsabilité collective. Dès le premier épisode, on nous dit que les monstres sont attirés par les lieux qui concentrent les émotions négatives : les hopitaux et les cimetières bien sûr mais aussi les écoles. Parce qu'en vrai - et particulièrement au Japon - les écoles ne sont pas une bonne expérience pour certains élèves. Quelle violence quand même pour un titre destiné aux adolescents avec une audience aussi majeure ! Et ce n'est qu'un aperçu, sans vous divulgâcher Jujutsu Kaisen a un discours bien grinçant et pas franchement subtil. Il y a des opposants caricaturaux mais ils sont littéralement (dans le lore de cet univers) les représentants des défaillances de nos sociétés. Et oui toute ressemblance avec l'incroyable roman American Gods de Neil Gaiman ne serait pas du tout fortuite. Sauf que cette fois on a droit à une bonne adaptation.

Car oui l'animé parlons-en, enfin. Toujours dans la logique industrielle, il y a eu un shift mindset chez la Shueisha. On reste dans cette idée cross-media avec des adaptations qui sont autant de boosters de fusée mais on fait dans le réutilisable à la Space X. Fini les adaptations à rallonge pour occuper une case horaire quitte à la remplir de fillers (souvent de qualité médiocre) et en la confiant à de gros studios qui feront le job. Cette fois, on découpera ça en plusieurs saisons sur une logique voisine des season/battle pass des jeux vidéo et on fera appel à des grands studios. D'abord Production I.G., l'année dernière l'envie de faire le buzz sur internet avec ufotable et cette fois ci avec la nouvelle étoile montante MAPPA. Et je ne sais pas si ces studios ont compris l'importance des adaptations de shonen (avec les budgets qui vont avec), s'ils ont juste envie de s'amuser ou bien s'ils se tirent à la bourre l'un l'autre dans un concours de sakuga mais mouahahah. Les téléspectateurs ont en plein les yeux. Et plein les oreilles avec une musique entrainante de Tsutumi. C'est bien simple : certaines scènes sont des AMV en soi qui ont déjà fait le tour du net. Il n'y a plus qu'à croiser les doigts pour qu'après ce lancement canon, la suite à l'écran bénéficiera du soin auquel n'ont pas eu droit ses voisins.

Verdict :8/10
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A propos de l'auteur

Afloplouf, inscrit depuis le 14/05/2008.
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