C'est la rencontre entre un vieux de la vieille, Marginal, et un jeune talent à savoir Takeya Shuji. Le premier est dans le circuit depuis une trentaine d'années, et a collaboré avec pas mal de mangakas connus dont Akio Tanaka (Coq de combat) et le fameux Katsuhiro Otomo. Marginal est aussi le scénariste d'Old Boy, un thriller magistral. Tandis que le dessinateur, est au début de sa carrière.
Graphiquement, c'est un melting-pot d'influences quasi palpables; en vrac : Miura, Yukimura, Iwaaki (!), et enfin Oku pour la sensation artificielle des dessins. Il y a aussi un léger zeste de comics dans la texture "lisse" des personnages, comme si le noir & blanc ne leur sied guère, ce qui renforce le côté glauque du scénario. C'est quelque peu déroutant pour le lecteur exclusif de mangas, cependant la synthèse des influences est originale mais le tout c'est-à-dire en prenant en compte le découpage des cases, les plans, restent classiques.
Néanmoins, la surprise graphique s'estompe rapidement pour laisser place un scénario dense. Pas étonnant pour l'auteur d'Old Boy. Et comme pour ce dernier, le postulat de base reste souvent le point le plus dur à gober pour le lecteur car souvent c'est tiré par les cheveux. Ainsi Masahiko par je ne sais quelle intuition suspecte le suicide de sa soeur, tenant plus de l'instinct que de la raison le jeune frère se lance tête baissée dans un monde qu'il ne connaît pas, pour le bonheur des lecteurs.
Le scénariste, grand narrateur comme on en retrouve (quasiment) que chez les vieux de la vieille, pose les jalons d'un thriller doux et sombre. Le récit n'est ni très dynamique ni très lent, il s'inscrit plus dans un manga d'ambiance, un peu comme le magnifique premier épisode de Kurau Phantom Memory. Par là, il ne faut pas se fier au décorum, à tout le mystère qui entoure les phénomènes de projection astrale.
Car non seulement ils seront expliqués trivialement ou du moins avec des explications qui ne satisferont pas le lecteur exigeant. Mais aussi, comme un certain Evangelion, ce manga de quatre tomes sort de son cadre de simple divertissement pour prendre la casquette d'un philosophe. Et comme pour Evangelion, les otakus en prennent pour leur grade. Marginal s'embarque dans des réflexions pessimistes brassant divers courant philosophiques parfois opposés, en traitant notamment du langage qui s'avère être le thème principal d'Astral Project. Ces réflexions restent quelque peu superficielles, n'est pas Kant qui veut, et usent de bons gros clichés notamment sur les Américains. Pour peut-être ne pas lasser le lecteur lambda mais le piquer pour le faire réfléchir, le manga reste toujours un média populaire. Mais c'est efficace.
Ce n'est pas un chef-d'œuvre, loin de là car paradoxalement ce manga ne parvient pas s'éloigner davantage de sa fonction première à savoir un divertissement. Néanmoins, saluons la prestation de ces deux auteurs, Astral Project est une brillante réussite.