Code Geass - Série à polémique ?
Si Code Geass connaît un succès démesuré au-delà de ses qualités graphiques et scénaristiques, nul ne saurait remettre en cause l’impact énorme de la présence de Lelouch Lamperouge dans cette série. Personnage sombre, machiavélique, froid, calculateur, mais paradoxalement doté d’une certaine humanité, il incarne à la perfection ce héros que l’on « aime haïr » (Animeland).
Lelouch n’est à la base qu’un simple étudiant qui voit son ambition naître à partir du moment où il reçoit le Geass. Ce dernier va faire ressurgir toutes les pulsions haineuses refoulées depuis des années vis-à-vis de son paternel, et par vase communiquant, tout ce qui est lui est relié.
Le profil du personnage de Lelouch n’est pas à proprement parler celui d’un méchant d’animé typique. Tout d’abord parce qu’il est - à son corps défendant d’ailleurs- le défenseur de la patrie opprimée, à savoir ici le Japon, même si son ambition est totalement déconnectée de ce qu’il incarne. Ce point de vue opprimé versus oppresseur le fait basculer dans le camp du protecteur de la veuve et de l’orphelin – comme on nous le présente - et en vient à justifier le terrorisme dont fait acte Zéro.
Il y a tout de même dans Code Geass un thème très fort, celui du nationalisme exacerbé. Si l’on s’amuse d’ailleurs à y regarder d’un peu plus près, on y trouvera quelques pistes de réflexion intéressantes à explorer. D’autant plus lorsque l’on sait à quel point la patrie, la nation, sont des thèmes pris très au sérieux par les Japonais.
Des Britaniens américains et des Chinois eunuques ?

Ce n’est sans doute pas par hasard si l’empire britanien est situé sur la carte des Etats-Unis. Nationalisme nippon ou rejet de l’impérialisme américain ? Sans doute les deux à la fois. Toujours est-il qu’ici les habitants originaires de l’archipel qui perdent même l’appellation de Japonais au profit de celle « d’Eleven », se voient relégués au rang de chiffres, et de sous-êtres inférieurs aux « sang-pur » de l’empire. Le rapport avec la Chine est aussi intéressant, ces derniers étant dirigés par une caste de généraux eunuques dont la lâcheté et la couardise sont avérées dans Code Geass. Même si les eunuques appartiennent à l’Histoire chinoise et concernent bien des membres d’une élite au service de l’empereur, ils n’en restent pas moins des serviteurs de ce dernier, qui plus est, ils deviennent ouvertement méprisés par la population du fait de leur importance dans l'administration fiscale et judiciaire. Le portrait fait de ces généraux dirigeants de la classe politique chinoise est bien peu flatteur dans CG. Surtout quand on connait le rapport patriarcal à la virilité de la société japonaise.
Coincé, humilié, disparaissant dans l’ombre des deux nations ennemies, lorsque l’on se rappelle la situation historique avec un Japon ayant connu, et connaissant toujours à un degré moindre, une importante emprise militaire américaine sur son archipel, de nombreux conflits sino-nippons, le sentiment exacerbé d’appartenance à la nation et le sens de l’honneur dont font preuves les japonais, on se rend compte à quel point la série peut leur être violente. D’autant plus que le Japon est également exploité autre, les Britaniens pillant la sakuradite stockée au sein du mont Fuji. Exploitation doublé de la profanation d’un emblème nippon. Remarquez là aussi le parallèle avec l’histoire contemporaine et le bourbier irakien (sakuradite = pétrole) qui voit comme acteur principal… les Etats-Unis que l’on retrouve une fois de plus.
Le parallèle historique peut dés lors s’effectuer selon différents types de cas : conflits israélo–palestinien, sino-tibétain, Allemagne dans l’entre-deux-guerres… des situations ayant toutes plus ou moins un lien ambigu avec le totalitarisme par la suite. C’est ce qui peut déranger dans Code Geass. Cette violence étouffée puis terrorisante ou résistante selon l’angle duquel on se place devient ici légitime aux yeux du téléspectateur toujours prompt à se ranger du côté de l’émotionnel, du côté de l’opprimé et du faible.
Bien entendu, Britania n’est pas Israël, pas plus qu’elle n’est la France de l’entre-deux-guerre, ni même l’Amérique de la guerre froide. Il s’agit ici d’un régime aristocratique prônant la différence de niveau entre les peuples de sang-pur (les Britaniens d’origine) et les peuples impurs (les autres). Même si des passerelles existent pour permettre à certains individus de devenir Britanien honoraire, on voit bien via Suzaku que jamais celui-ci n’est intégré totalement dans sa nouvelle patrie.
Ce qui permet de nuancer le symbole de la révolte conduite par Zero et symbolisée par celui-ci. Il ne s’agit pas d’établir une dictature via des méthodes répréhensibles, mais de renverser un régime de type monarco-aristocratique et de surcroît d’occupation. Finalement, la situation est plus comparable à celle qu’ont connue certains pays européens comme l’Espagne sous le joug du frère de Napoléon. On voit bien à qui a donné raison l’histoire. Les troupes de la garde impériale ont du rebrousser chemin suite à la guérilla opiniâtre de la population hispanique aidée par l’Angleterre et les Portugais.
Lelouch serait-il le Wellington de l’époque ? A bien des égards la situation est comparable, même si et répétons le, Lelouch se trouve enfermé dans un conflit ethniquo-géopolitique dont il se sert afin d’obtenir sa vengeance, il n’est en rien relié à l’histoire du Japon, dont il ne se sent manifestement pas redevable.


Zéro, héros ou dictateur en devenir ?
Zéro est un homme intelligent et manipulateur. Tout au long de la série on le voit grandir petit à petit jusqu'à devenir un véritable homme d’Etat comptant dans l’équilibre géopolitique mondial. Mais comment y arriver à partir de rien ? Certes le Geass est une arme utilisé à de multiple reprise, mais au-delà, Lelouch possède des qualités qui sont communes à bien des hommes politiques ayant marqués l’Histoire. Tout d’abord, il possède un sens aigu de la manipulation qui fait de lui un politique retors. Il est également doté d’un génie de la tactique militaire. Enfin il est homme de réseau.
Mais au-delà qu’est ce qui fait que Zero/Lelouch est un personnage qui franchit la ligne et qui s’égard dans des chemins peu recommandables ?
Zero organise sa propre communication, piratant les réseaux nationaux, ou bénéficiant de l’aide médiatique du très influent réalisateur Diethard Ried. Loin d’être anodin, ce « débauchage » est symbolique : la propagande, notamment médiatique, est le pilier de la dictature sans lequel rien ne leur est possible. Zéro est trop intelligent pour passer outre. Il organise également sont propre « gouvernement », son propre organigramme, laissant ainsi supposer une forme de délégation bien illusoire.
Il est à noter que si Lelouch devient un assassin fratricide rapidement dès le premier épisode, le personnage de Zero offre de prime abord une facette plutôt sympathique aux yeux de l’opinion, car prompt à défendre la veuve et l’orphelin, même dans le cas où cette défense irait à l’avantage des Britaniens. Malgré tout, toujours aveuglé par sa haine, il s’entachera de la responsabilité d’un génocide vers les 3/4 de la série, n’hésitant pas un instant à massacrer nombre d’innocents dont femmes et enfants.
Suzaku le « collabo » ?

Suzaku est le personnage emblématique de la série d’un point de vue analyse sur le thème du nationalisme. D’une part, il est le traître à la patrie, et fut l’assassin de son père, père qui remplissait la fonction de Premier ministre nippon lors de la guerre entre le Japon et l’empire britanien. D’autre part il est l’Eleven à la botte de l’ennemi qu’il sert en tant que soldat avec zèle et efficacité.
Si les motifs de la motivation de ce personnage sont clairement établis dans le but d’atteindre la paix dans le territoire de la zone, qu’il s’agisse de son parricide ou de sa trahison, Suzaku est un personnage dont le traitement, vu des deux camps, laisse songeur. Qu’il soit méprisé par les Eleven, cela peut se concevoir. En effet, le poids de son histoire est tel, que pour les résistants nippons, voir un fils de Premier ministre obéissant au doigt et à l’œil de l’ennemi oppresseur, est une idée insupportable. Paradoxalement il n’est non plus accepté comme un égal par l’aristocratie britanienne dont il va faire partie, devenant ainsi victime d’eugénisme galtonien. Pis encore, il est destiné à être sacrifié pour servir cette cause, ce qu’il accepte par ailleurs sans broncher.
Quelles peuvent être les motivations profondes de cet individu ? Comment peut-il espérer voir naître une paix durable tout en luttant et tuant ses congénères de sang ? La aussi la série est assez claire. Nulle part l’ambition de Suzaku n’apparaît réellement réalisable. Si ce n’est par le biais de la politique d’Euphemia. Mais il en est finalement bien étranger, vu qu’il n’agit finalement qu’en simple soldat bien dressé. Personnage aux ambitions louable mais dont le chemin idéologique laisse perplexe. Quelque part, Lelouch, mais est-ce involontaire, apparaît bien plus sympathique que son alter ego néobritanien.
Zero et une résistance bien naïve

Tout le débat se pose en ces termes. Finalement qu’est-ce qui fait l’ambigüité politico–idéologique de Code Geass ? Est-ce son éloge de la résistance qui pose problème ? Auquel cas, il faudrait remettre en cause toute forme de résistance dont l’histoire s’est faite témoin, et dont les justifications ont été avérées depuis lors. N’est-ce pas plutôt le personnage de Zero qui crée lui-même l’ambigüité, le malaise ?
Car finalement, ce personnage qui inspire fascination voire crainte, mais jamais amitié, semble être suivi aveuglement par ses troupes, notamment lorsqu’il s’agit d’une opération de massacre d’une centaine d’innocents, massacre dont la cause est tenue secrète. Même si l’opération en question pose à certains des cas de conscience, il n’en demeure pas moins qu’elle reste menée à son terme.
On est tout de même amené à essayer de comprendre pourquoi Lelouch devient ainsi responsable de ce mouvement de révolte et de résistance. Comment peut-il être suivi de façon si absolue ?
Nous sommes là dans le schéma d’un leadership aveuglant et manipulateur, lorsque l’on connaît le véritable but de Lelouch, bien éloigné au final de celui de la résistance. On s’interroge tout de même sur les motifs qui font que Zero soit à ce point suivi. Comment peut-on collaborer avec une personne avançant visage masqué ? C’est lui accorder une confiance tout en sachant qu’elle n’est pas réciproque. Il y a là une situation étonnante, car le masque de Zero est également celui de ses intentions. On peut penser que la resistance de Kallen et de ses acolytes n’a pas de fondement réel, et est plus le fait de pieds nickelés que de personnes intégrant un mouvement de fond.
Faut-il voir en Code Geass une œuvre engagée réellement d’un point de vue politique ? Cette série possède un fond dont l’on a du mal à analyser la part distincte du divertissement et du message polémique du blockbuster. La critique de l’impérialisme américain semble néanmoins présente en filigrane tout au long de la cinquantaine d’épisodes qui compose les aventures de Lelouch et Cie parsemée ici et là entre les allusions plus ou moins finement déguisées – le lancement des ogives par les Britaniens rappelle bien évidemment celui les bombardements de Nagasaki ou Hiroshima – à l’histoire du Japon. Le sujet de l’occupation militaire du Japon par les Etats-Unis et de son rejet nous semble bien être la base du message politique de Code Geass.
Ce qui en fait une œuvre plus complexe que de prime abord.

- Article publié par beber



