La poupée de sang
Quelques remarques sur une planche de Me and the Devil Blues 3.
Il est conseillé d’avoir lu ce tome avant de parcourir cet article.
Dès la page 12 du tome 3 de Me and the Devil Blues, on est confronté à une planche qui, pour un effort minimal de la part de l’artiste, parvient à un effet maximal. Un enfant croit qu’une main repoussante le saisit par derrière, mais il ne sait pas à qui elle appartient. L’effroi qu’il ressent alors se trouve décuplé par la vision de la double main monstrueuse du héros, qu’il est obligé d’observer en même temps (et qui est l'origine de cette vision d'horreur). L’hallucination de l’enfant se trouve représentée dans ces deux cases. La première, celle du haut, propose un gros plan sur les yeux de l’enfant, afin de détailler le plus efficacement possible son expression effarée. C’est un procédé cinématographique très utilisé dans les films de série B. La seconde case, en bas, propose un cadrage bizarre qui coupe le visage de l’enfant au niveau du nez. C’est la main imaginaire qui se trouve ainsi au centre de l’image, et qui devient un personnage aussi autonome que La Chose dans la Famille Adams. Là encore, ce type de cadrage est connu, les séries B en raffolent (par exemple, pour dissimuler au spectateur la monstruosité d’un visage, ou pour faire croire que la personne que l’on voit est vivante, alors qu’un simple mouvement de caméra suffit à montrer que la tête a été éclatée à coup de hache).
Hiramoto use en permanence d’un langage cinématographique, comme beaucoup de mangakas, mais il sait comment ne pas se laisser asservir par ses codes : en superposant le gros plan et le cadrage moyen, il crée une illusion d’optique frappante où le grotesque transparaît de façon évidente. De loin, on perçoit vaguement une tête immense sur un petit corps : ce genre de disproportion n’est pas nécessairement monstrueux, il est courant dans l’industrie des poupées. Là où ces images font sens, c’est que par la suite on découvrira que le protecteur de cet enfant orphelin est un malade mental aimant à confectionner des poupées à partir de « pièces » prélevées directement sur des enfants. Ces deux cases sont ainsi prémonitoires de la révélation qui nous attend à la toute fin du tome. C’est pour cela que la vision de loin se trouve très vite contredite par la vision de près : ce n’est pas une grosse tête sur un petit corps, mais une demi-tête coupée en plein centre qui trône sur une moitié de visage sectionnée au même niveau, plus petite à cause du cadrage moins serré. Ce détail monstrueux, associé à l’expression terrorisée de l’enfant, ruine l’éventuelle harmonie de la simple poupée pour en faire un pantin grotesque aux yeux ronds comme des billes mais terriblement vivant.
La défiguration par le cadrage précède ainsi la défiguration réelle qui arrivera un jour ou l’autre à l’enfant. Tout le génie de Hiramoto est de le dire en deux cases.
Manga disponible chez Kana.
- Article publié par watanuki



