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Le Laughing Man : entre effet de réel et pop art

Publié le 13/12/2008 par watanuki dans Graphisme - 11 commentaires

La saison 1 de Ghost in the Shell Stand Alone Complex (ou GITS SAC) présentait déjà ces images, mais c’est en voyant récemment le long-métrage monté à partir de cette saison (intitulé GITS SAC  – The Laughing Man) que celles-ci m’ont réellement frappé : Kusanagi doit enquêter sur un pirate du net agissant sous le nom de Laughing Man (le Rieur en français). Ce dernier est difficile à attraper, on ne l’a même jamais vraiment vu, mais pourtant, ses activités sont connues de tous, à tel point qu’il finit par acquérir le statut de légende urbaine. Omniprésent, capable de frapper partout, il est une énième version de ces malfrats charismatiques et inquiétants dont regorge la littérature et le cinéma populaires. Plus encore, il est une réécriture passionnante de ce qu’a pu être le Puppet Master dans le tome 1 du manga de Shirow, ou dans le film de Oshii.

Le génie de cette réécriture, avant même d’être scénaristique, passe par la création de cet incroyable logo bleu, très stylisé, où l’on voit un visage souriant, les yeux plissés, surmonté d’une casquette, le tout accompagné d’une phrase à la fois énigmatique et menaçante : « I thought what I’d do was, I’d pretend I was one of those deaf-mutes » (autre effet de réel, puisqu’elle est extraite d’un livre de J.D. Salinger, L’Attrape-coeurs). En créant ce logo pour la série, Kamiyama et son équipe sont parvenus à créer l’un des effets de réel les plus saisissants de l’histoire de l’animation japonaise. Ce logo, de taille variable mais capable de s’infiltrer partout, renvoie avec efficacité à notre rapport au net, où les pirates sont pour certains de véritables stars de la contre-culture. Le design évoque quelqu’un de jeune, portant des habits à la mode (motif de la casquette), tandis que son pseudonyme et l’expression du visage sur le logo renvoient à l’image du plaisantin, à ceci près que ses yeux de kitsune (renard) indiquent que la plaisanterie pourrait bien être parfois tragique ; cela est souligné par la citation en rotation permanente, symbole de la circulation perpétuelle des données sur les autoroutes de l’information, mais aussi slogan énigmatique. Cette citation vaut pour son caractère incompréhensible, qui vient nourrir le mythe, le choix des temps indiquant que désormais le Laughing Man ne se contentera plus de jouer les sourds-muets, et que de témoin passif, il va devenir acteur. Ce faisant, cette citation fait de lui une sorte de rock star, elle augmente son charisme et finit par obséder tout le monde…

Le Laughing Man, en apposant ainsi son logo partout, devient consciemment une icône de la pop culture, il envahit le monde réel pour sortir du net et devenir un phénomène de mode. Cet effet de réel est saisissant parce qu’il est terriblement crédible, montrant à quel point une action politique peut se trouver vidée de son sens pour devenir une simple image. Nous connaissons ce phénomène dans la réalité : regardez par exemple les T-shirts avec le portrait de Che Guevara, que l’on peut trouver à peu près n’importe où désormais. Typiquement, le masque que s’était créé le terroriste devient au bout d’un certain temps la propriété des marchands, il se vide de son impact politique pour devenir une image vendeuse parce que ses connotations « pop » supplantent son but premier (la dissimulation de l’identité du terroriste) : il devient alors symbole de tout et n’importe quoi.

Il y a un moment très bien fait dans la série (le film le reprend tel quel), où Motoko Kusanagi décrit précisément la façon dont le Laughing Man cesse d’être un terroriste dans l’imagination collective pour devenir un produit de consommation et un symbole vague de la résistance au système (au même titre que notre Che Guevara) : elle explique que bientôt la ville s’est couverte de graffitis reprenant ce logo, que des T-shirts à l’effigie du Laughing Man ont été imprimés, etc., et pendant ce discours en voix off, le spectateur peut effectivement voir tout ce que décrit la narratrice (cf. les illustrations de cet article) : un couple d’amoureux assorti grâce au logo du Laughing Man, un tag sortant du sol et envahissant un mur… Les gens le remarquent, ils l’observent en passant, sa taille gigantesque venant accentuer l’impression que malgré son omniprésence, son impact idéologique sur le public demeure faible. Il ne frappe finalement qu’en tant qu’objet visuel, mais il est vidé de son sens. De fait, le grand public ne saura jamais quelles étaient les motivations réelles du Laughing Man, puisque seule la section 9 saura le fin mot de l’histoire. La taille du tag sur le mur est à peu près identique à celle du logo sur l’écran de Kusanagi : le phénomène prend de l’ampleur, la plaisanterie devient inquiétante, et c’est ce que Kamiyama montre très bien dans sa série en proposant ce superbe plan de Kusanagi de dos, chez elle, réfléchissant aux motivations du terroriste.

En quelques plans, le réalisateur parvient ainsi à rendre crédible son histoire, en créant un effet de réel puissant permettant au spectateur d’être happé très facilement par cette série d’exception. Curieusement, la fiction a rejoint la réalité puisque depuis, ce logo est devenu celui de Share, le logiciel de p2p japonais, dont la renommée s’est justement construite autour du principe de l’anonymat… La boucle est ainsi bouclée.

Sincères remerciements à Diyo et Starrynight.

GITS SAC est disponible chez Beez.

11 commentaires

1 PanzerFaust le 13/12/2008
Très bon article, mais tu devrais traduire "thought what I'd do was, I'd pretend I was one of those deaf-mutes"
T'as raison panzerfaust, j'ai oublié. On pourrait le traduire par quelque chose comme : "je me disais que je jouerais le jeu, que je ferais semblant d'être l'un de ces sourds-muets". C'est sur-traduit, mot à mot ça se dirait : "je croyais que ce que je ferais serait de prétendre être l'un de ces sourds-muets".
Corrigez-moi si je me trompe :x
En cherchant d'autres informations, je suis tombé sur cette interview, courte mais relativement intéressante, du créateur du logo:
Otaku News : The Laughing Man - Ghost In The Shell: Standalone Complex's Hacker Logo (trouvé via Wikipedia EN)
Il s'appelle Paul Nicholson, designer de terratag :o
excellent, je regrette de ne pas en avoir eu connaissance avant.
5 El Nounourso le 14/12/2008
J'ai hésité à lire l'article de peur d'être spoilé mais finalement j'ai tenté le coup !

Le parallèle avec le Che est vraiment bien vu, et je m'étais déjà fait la même remarque sur la dérive de sens dont a été victime le fameux portrait...

J'ai hâte de voir la série pour découvrir comment tout cela a été mis en scène :)
6 Afloplouf le 18/12/2008
Belle analyse, il est intéressant de voir comment un mème d'un anime a envahi notre réel sans peut-être que ceux qui l'utilisent connaissent le sens : le symbole d'une réussite.
Franchement un excellent article dans lequel les idées de GITS sont très bien reprises. Je te dis bravo pour ces superbes recherche, ça fait plaisir de voir des passionnés comme toi qui ne regarde pas bêtement quelque chose juste pour se divertir.

Dommage que l'on ne puisse pas noté sinon je t'aurai mis une très bonne note pour cette article ;)

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Les rêves brisés flottent portés par le vent, une tempête d'avidité disperse les fragments restants de bonheur !!!

" Votre minable vie est terminée. Ce que vous ferez dans la suivante ne dépendra que de moi, Car telle est ma logique ... "
merci beaucoup :)
9 Slainery le 23/12/2008
Salut!

Envisageant de créer un site dédié à GITS S.A.C., je voulais savoir si je pouvais "utiliser" (autrement dit copier ^^) l'article sur le site?

Biensûr, je mettrai un lien vers cette page...
@Slainery
C'est possible sous certaines conditions. Contacte moi par MP sur le forum ou utilise l'adresse email fournie sur la page contact du site pour plus d'informations. Je préfère la méthode du MP =}

je regardais flashpoint et durant l’épisode 3 de la saison 4 je me suis rendue compte qu’ils c’étaient largement inspirés du logo du rieur pour celui de leur hacker.
j’ai trouvé cela intéressant

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