Chassez la conscience et elle revient au galop

» Critique de l'anime Youth Literature par Shizao le
26 Avril 2017
Youth Literature - Screenshot #1

A ma connaissance, la littérature japonaise - autre que Light Novels et mangas bien sûr - n'est pas un support courant dans l'animation japonaise. En ce sens, Madhouse nous propose un concept assez original avec Youth Literature. De par son format, une adaptation de «classiques » en 12 épisodes, l'anime prend des allures de recueil de nouvelles. Nous avons droit à six histoires différentes : La Déchéance d'un homme lors des quatre premiers épisodes, Sous les fleurs de la forêt de cerisiers pour les deux épisodes suivants, Le Pauvre coeur des hommes dans les épisodes 7 et 8, Cours, Melos ! pour les épisodes 9 et 10, avant de conclure par Le Fil de l'araignée à l'épisode 11 et Figures infernales au dernier épisode. Les supports originaux sont tous des nouvelles à vrai dire, sauf La Déchéance d'un homme et Le Pauvre coeur des hommes. Disons le d'emblée, il n'y a pas d'ordre précis à suivre entre les récits. Toutefois il peut y avoir une continuité entre les auteurs. Par exemple La Déchéance d'un homme et Cours, Melos ! sont des adaptations d'oeuvres d'Osamu Dazai tandis que Le Fil de l'araignée et Figures infernales reprennent des nouvelles de Ryûnosuke Akutagawa et se déroulent d'ailleurs dans le même univers. L'absence ou le peu d'ordre dans Youth Literature ne l'empêche pas de former un tout cohérent. On y retrouve des thèmes communs qui lient les oeuvres entre elles. Ces thèmes tournent autour de l'humanité et de la société. Le rejet des autres et/ou de soi-même rejoint la thématique de l'angoisse qui permettent de donner un vrai développement psychologique aux personnages et tout cela prend place, la plupart du temps, dans une ambiance mélancolique, sombre voire oppressante. Souvent la subsistance est un paradoxe, elle intéresse peu de protagonistes mais est nécessaire et donc recherchée, parfois à l'excès. Personnellement, j'ai choisi de les décliner dans un ordre qui oscille entre la préférence - en gardant le meilleur pour la fin - et la transition entre deux oeuvres d'un même auteur.

Youth Literature - Screenshot #2Commençons par Sous les fleurs de la forêt de cerisiers. Nous suivons la vie de Shigemaru, un bandit vivant dans les montagnes et qui a décidé d'en faire son territoire pour vivre, via des vols entre autre. Lors de l'un d'entre eux, il rencontre une belle femme nommée Akiko et en tombe immédiatement amoureux. De là le lien entre les sentiments éprouvés par Shigemaru et ses peurs intimes montre le talent de l'auteur, Ango Sakaguchi. Pour une raison inexplicable, notre bandit est effrayé par les cerisiers. La réalisation de ce point de vue là est très efficace, les cerisiers sont certes beaux mais ont une aura inquiétante. Lorsque Shigemaru se retrouve au milieu de l'un d'eux, on nous fait ressentir cette impression de solitude pesante, et ce malgré l'entourage conséquent du bandit, en dehors d'Akiko. Cette solitude se transforme en peur et cela le mène à la folie. La vie intérieure de Shigemaru a autant d'importance que ses rapports avec Akiko, qui sont ambigües tant la jeune femme prend un malin plaisir à manipuler le montagnard. Les interactions de ce dernier sont donc l'occasion de mieux cerner le personnage et ses interprétations d'autrui. Il y a un véritable rejet de l'autre, sur le plan humain et non physique qui fait écho avec la beauté solitaire et inquiétante des cerisiers. Celle-ci n'est pas humanisée, après tout c'est un arbre dont la beauté est due aux fleurs et donc purement physique. Les craintes de vide intérieur de Shigemaru prennent place en un lieu et lui renvoie en pleine face cette torture qu'est la beauté froide et sans âme. Il n'y a qu'un pas entre le cerisier et Akiko. Femme fatale typique, elle symbolise aussi une autre face de l'anime, qui m'a laissé perplexe à vrai dire. Je n'ai pas vraiment accroché à la comédie musicale ni à l'humour, qui m'a paru un peu trop décalé pour ce genre d'histoire. Sous les fleurs de la forêt de cerisiers reste tout de même un beau trait d'union entre la beauté et la solitude, quoiqu'un peu décevant par certains choix qui orientent le récit vers un aspect tragi-comique déconcertant, comme la brutalité de certaines transitions entre deux genres bien différents - même si pas incompatibles - qui cassent un peu la dynamique psychologique de Shigemaru notamment.

Youth Literature - Screenshot #3Avec Le Fil de l'araignée, on fait aussi dans le psychédélique. On prend presque le même et on recommence avec Kandata, un autre bandit, qui met une ville à feu et à sang en volant et tuant. La solitude est plus lointaine ici, il s'agit plutôt de conscience. Le protagoniste est mit face à ses responsabilités. L'adaptation de la nouvelle de Ryûnosuke Akutagawa dépeint à merveille la lutte contre soi. La bonté est une qualité salvatrice et potentiellement inatteignable, elle prend la forme d'une remise en cause de l'existence et représente un espoir car ici, la frontière entre le pardonnable et l'impardonnable est ténue. Le tout est accompagné de combats fluides et de décors très colorés tranchant avec l'obscurité qui entoure Kandata. Au fond cela donne tout son sens à l'enfer que peut être la conscience.

Les graphismes et l'animation sont tout aussi bons dans Figures infernales. Logique me direz-vous, puisque c'est une nouvelle adaptation de Ryûnosuke Akutagawa, se déroulant dans le même univers. Cependant nous avons affaire à un personnage bien différent avec Yoshihide, peintre - déprimé - au service de l'empereur. Dans un territoire fictif où l'abondance et les fêtes ne semblent pas manquer, l'humanité répond une fois de plus aux abonnés absents. Quand Kandata vole et tue pour la subsistance et le prestige, l'empereur ne pense qu'à son train de vie fastueux. Ainsi Yoshihide se retrouve en difficulté lorsqu'on lui demande de peindre la beauté de la ville où siège l'empereur. Ici la confrontation à la froideur du genre humain ne se fait pas que par le biais mental mais aussi physique, à travers l'art. La pauvreté humaine prend le pas sur les personnages dans un univers froid et fade et suscite des fantasmes morbides. Cet épisode est une belle photographie d'une population rongée de l'intérieur par ses maux, qui se console avec des apparences et des pulsions. La laideur d'une société superficielle dans un pinceau et la mort dans l'âme, Yoshihide est un personnage aussi intéressant que repoussant. Le conflit entre sa volonté de prendre du recul et l'influence inévitable de son environnement n'a fait que renforcer mon adhésion graphique à son oeuvre, témoignage flagrant de son époque de par sa beauté et, paradoxalement, la créativité limitée qu'elle évoque, c'est une véritable fresque de l'univers d'Akutagawa.

Youth Literature - Screenshot #4Cours, Melos ! nous propose un tout autre cadre, et même deux : le Japon, probablement l'ère Shôwa et la Grèce antique. Issue d'une nouvelle d'Osamu Dazai, ces épisodes sont centrés sur un aspect moins évoqué dans Youth Literature en général, l'amitié. Takada, un écrivain, cache une blessure émotionnelle qui en a fait un solitaire blasé. L'adaptation d'une pièce de théâtre d'origine grecque, narrant les aventures d'un certain Melos, est l'occasion de réveiller la douleur. Le processus d'écriture est à la fois une révélation pour le spectateur sur les enjeux de l'histoire et le vécu de Takada et une véritable catharsis pour ce dernier. Ces épisodes sont en quelque sorte la touche positive de Youth Literature, les décors et la luminosité de certains passages y sont pour beaucoup, ce qui reste relatif tant le doux-amer semble être l'adoucissant le plus puissant de l'anime. Le récit se démarque tout de même par son antienne sur la valeur de l'amitié. Rien d'original mais plaisant de par sa réalisation, son développement et la touche de légèreté apportée, Cours, Melos ! n'a pas ma préférence par rapport au Fil de l'araignée ou aux Figures infernales, mais la transition est toute faite avec le chef-d'oeuvre d'Osamu Dazai ci-dessous.

Je parle bien sûr de La Déchéance d'un homme et plus précisément de celle de Yôzô, un jeune homme ayant grandi au sein d'une famille fortunée et appelé à un grand avenir. Ici pas de doute, nous sommes bien à l'ère Shôwa, dans un Japon de plus en plus militariste. Les quatre épisodes ne sont pas de trop pour nous mettre en scène la longue descente aux enfers de Yôzô. Les aspects les plus sombres de cette période sont présentés à travers une société déshumanisée. Celle-ci est un carcan où la réussite personnelle, les apparences ou plaisirs divers comme l'alcool ou les femmes en sont l'alpha et l'oméga. Les femmes et leurs libertés justement n'ont pas leur place dans les discussions, l'art est un renoncement oisif et qui, dans ce cas, peine à faire figure d'échappatoire. Au milieu de tout cela, Yôzô est peureux et fragile. La confrontation le paralyse et son incompréhension de ce monde en ajoute toujours plus à la misère humaine qu'il côtoie dans les rues de Tôkyô. Les bars comme seuls lueurs de rues neigeuses font plus office de chemin vers l'auto-destruction que d'espoir. L'art n'est plus cathartique mais traumatisant, le lien social - qu'il soit amitié ou amour - ne guérit plus, ne reste que les instincts primaires pour échapper un temps soit peu au monde. L'enfer est partout : il est les autres, il est soi. Pour l'ensemble des personnages, se soumettre à l'existence matérielle est une douloureuse évidence qui ne résout pas tout. Au moment d'écrire cette oeuvre, il ne fait aucun doute que Dazai était dans un tout autre état d'esprit que celui de Cours, Melos ! La beauté tragique de cette histoire, à mon sens, réside dans le soin et l'énergie qu'a mit l'auteur à détruire toutes les couches de la société. Hommes, femmes, riches, pauvres, militaires, travailleurs, artistes, étudiants, chômeurs et j'en passe. La destruction est plus humaine que jamais, entre la tristesse de certains et la froideur des autres, on se demande pourquoi ces gens vivent, qu'est-ce qui les porte dans cet univers désespérément vide malgré l'activité qui y règne. Cependant il n'est pas question d'ennuyer le spectateur. Tout ce noir est teinté d'un peu de blanc, de brefs moments où Yôzô retrouve le sourire, il ne s'agit pas d'une chute mais de chutes durant lesquelles nous pouvons apercevoir des survivants de la prison mentale Shôwa, toujours prêts à trouver un sens à leur vie. La Déchéance d'un homme est à la fois une critique, celle de ce Japon qui montre les muscles sans se soucier des siens, où certaines valeurs donnent naissance à l'inavouable mais aussi une lamentation, celle du coeur ignoré par le paraître.

Youth Literature - Screenshot #5Enfin, terminons sur Le Pauvre coeur des hommes, qui est à l'origine un roman de Natsume Sôseki. Un peu comme dans Sous les fleurs de la forêt de cerisiers, nous sommes en présence de deux personnages principaux, portant chacun un surnom : Sensei et K. Les évènements se passent durant l'ère Meiji, à Tôkyô, et nous suivons l'évolution des deux étudiants de la faculté impériale. L'oeuvre de Sôseki diffère un peu des autres, dans la mesure où nous avons affaire à deux jeunes hommes parfaitement équilibrés. K. et Sensei sont studieux. Surtout K. J'étais particulièrement intéressé par le dilemme que posait sa voie intellectuelle et spirituelle. Contrairement à Sensei, le choc émotionnel est, pour lui, plus brutal. La sociabilité et les femmes, plus précisément une femme - appelé sobrement ojou-san -, entrent sans prévenir et les deux hommes sont dépassés. Madhouse a fait un choix osé en adaptant le roman sous un angle bien différent, sans totalement le dénaturer. Deux épisodes ne suffisent évidemment pas à retranscrire le poids qui pèse sur deux hommes amoureux d'une même femme dont un pour qui l'amour remet en cause tout ce qu'il est. Plutôt que de suivre le fil rouge de l'histoire, Madhouse a donc choisi de nous proposer les points de vue de Sensei et de K. Celui de Sensei expose brillamment son conflit intérieur. L'amitié et la jalousie font rage en lui et l'image de K. change. Quant à ce dernier, l'image de son camarade change également, sans pour autant que le thème de la rivalité revienne mais plutôt celui de la morale, nous retrouvons une nouvelle fois le cas de conscience. Le Pauvre coeur des hommes possède sans doute la narration la plus complexe de Youth Literature. Cela va plus loin que la confrontation des points de vue. Il y a en réalité plusieurs niveaux de lectures : les visions de Sensei et K. bien sûr, la rencontre entre le fantasme et la réalité également. Ces deux notions s'entremêlent, deviennent difficilement distinguables l'une de l'autre. Au premier abord le récit est confus, toutefois certains éléments sont suffisamment révélateurs pour se faire une opinion sur ce que les deux hommes voient ou rêvent. Le Pauvre coeur des hommes peut ainsi s'apparenter, pour le spectateur, à une reconstitution personnelle - en partie - d'une histoire déformée tout en ayant une identité propre. Quelque soit l'interprétation, j'ai particulièrement aimé le développement du regret, de la manière de faire les choses. Autour de la demoiselle, des études, de K. et de Sensei, c'est l'éternelle bataille des principes qui prend place. La corrélation entre ces mêmes principes et le besoin de chaleur humaine amène non seulement cette tension nécessaire pour accrocher aux enjeux de l'intrigue mais renforce aussi sa complexité. Comme Dazai, Sôseki se sert de ses personnages, comme K., pour critiquer son époque et dénoncer une certaine injustice. La réalisation donne plus d'ampleur à l'ambition de Madhouse. Cieux lunatiques pour Sensei, jeux de lumières pour K., Tôkyô semble être taillé sur mesure pour l'humeur des deux protagonistes et laisse elle-même un doute sur le moment où se déroule les évènements.

Pour conclure, il faut saluer aussi le casting et une nouvelle fois l'originalité de Youth Literature. Takeshi Obata (Death Note, Bakuman, Platinum End) au charadesign de La Déchéance d'un homme et du Pauvre coeur des hommes, Tite Kubo (Bleach) pour Sous les fleurs de la forêt de cerisiers, Le Fil de l'araignée et Figures infernales ou encore Konomi Takeshi (Prince of Tennis) pour Cours, Melos ! Madhouse n'a pas lésiné sur les moyens. On peut ajouter que l'opening est une vraie clé de l'anime, puisque avant chaque épisode, Masato Sakai, l'un des seiyû, donne des renseignements clés sur les auteurs et les ouvrages. De quoi partir du bon pied pour un voyage à travers les tourments de l'âme humaine.

Verdict :9/10
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A propos de l'auteur

Shizao, inscrit depuis le 28/12/2014.
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