Initiation à l'humanité

» Critique de l'anime Ergo Proxy par Shizao le
07 Août 2017
Ergo Proxy - Screenshot #1

J'ai un temps hésité avant d'écrire cette critique. Ergo Proxy est un de ces animes qui doivent être revus pour être apprécié à sa juste valeur. La complexité du scénario, du développement des personnages et de l'évolution de l'univers de la série méritent largement le temps de la réflexion et un goût prononcé pour la prise de tête. Au final, je l'ai revu alors que je venais à peine de le finir, l'envie de comprendre était trop forte. Si il y a bien quelque chose que l'on ne peut pas enlever à Ergo Proxy, c'est la curiosité que peut provoquer chaque épisode.

L'univers de la série est pourtant tout ce qu'il y a de plus classique dans une dystopie cyberpunk. Un monde post-apocalyptique et des humains cohabitant avec des androïdes dans un dôme contenant une cité sans âme du nom de Romdo. Une ville en apparence accueillante mais l'omniprésence du blanc et du gris dans les décors extérieurs, exacerbé par une forte brillance du soleil, donnent une impression de superficialité, d'un grand vide. Cette impression est renforcée par le traitement des humains en dehors des protagonistes : on voit peu la foule, les visages n'ont rien de marquant, quand on peut les voir. Bref, Romdo a des allures de paradis raté. En revanche, à l'extérieur du dôme, ce fameux monde post-apocalyptique, touché par une catastrophe écologique, est tout aussi froid mais bien plus sombre. En somme, le vide est partout. C'est ce que va découvrir peu à peu Re-L Mayer, une inspectrice de Romdo et petite-fille du régent de la ville. Egoïste et arrogante, Re-L traite son Entourage, autrement dit un androïde ou AutoReiv, avec dédain et ne pense qu'à son travail. Alors qu'elle enquête sur des AutoReivs infectés par le cogito, un virus qui leur donne une conscience, Re-L est agressée chez elle par un monstre nommé Proxy.

Ergo Proxy - Screenshot #2Cette affaire et les conséquences qu'elles vont avoir vont profondément la changer, la jeune femme passant peu à peu d'une petite peste à une adulte mature et réfléchie. Plus encore, le problème même des Proxy pose celui d'être humain dans une société artificielle. Avant de mépriser Re-L, il faut aussi prendre en compte les caractéristiques de sa ville natale. Celle-ci est une machine à fabriquer du citoyen modèle, autrement dit utile et le mépris des immigrés semble être naturel. Nous le voyons d'emblée, Romdo se veut être un endroit confortable où l'homme est incité à consommer sans compter, tant qu'il est utile. L'être n'existe plus sans fonction. C'est dans ce contexte là que grandit l'inspectrice. Ca n'est pas le cas d'un des trois personnages principaux, Vincent Law. Immigrant venu de la ville de Mosk, Vincent a la vie dure et souhaite tout faire pour s'intégrer. On peut même parler d'assimilation ici tant le modèle véhiculé par Romdo est rigide. Vincent est sans doute le protagoniste le plus proche du spectateur. Comme nous, il découvre Romdo et le style de narration provoque les mêmes réactions, dans un premier temps, pour lui comme pour nous : le doute, l'incompréhension, la surprise. Nous allons vite découvrir que le jeune immigré souffre d'amnésie et de là démarre une quête de soi tortueuse. En effet Ergo Proxy dévoile les éléments de son intrigue par bribes, en jouant avec l'esprit de ses personnages. Rêves, hallucinations, tromperies, tout y passe. Le casting se complète avec Pino, une AutoReiv infectée ayant l'apparence d'une petite fille.

Ergo Proxy - Screenshot #3Paradoxalement, Pino parait bien plus humaine que le peuple de Romdo, y compris Re-L. Son innocence, sa joie de vivre et sa tristesse tranchent avec la froideur des concitoyens. Voir Pino découvrir ses sentiments amène naturellement une remise en question du rôle des AutoReivs. A l'origine destinés à servir les hommes, les voilà dotés d'une conscience, de sentiments et même capables de réflexions philosophiques, comme celle de leur raison d'être. Vous l'aurez compris, Ergo Proxy est avant tout un gigantesque questionnement du monde qu'il présente. Les immigrants et les AutoReivs semblent être des opprimés d'une société faussement idéale. Cela se confirme d'autant plus avec le développement de Vincent Law. La quête de soi dans laquelle il se lance à travers un long voyage le pousse à repenser son identité, en mettant en doute certains éléments de sa vie, comme son assimilation à Romdo. Ses troubles identitaires sont également l'occasion pour l'anime de nous faire réfléchir sur une vie basée sur la rentabilité, le conformisme, sur un être humain qui a une raison d'être, qui peut être présentée comme une fonction ou encore sur la nécessité des émotions. La relation que Vincent et Pino auront avec Re-L est particulièrement révélatrice sur le sujet.

Ergo Proxy - Screenshot #4La série ne se borne pas au point de vue des opprimés d'ailleurs et c'est sans doute l'un de ses points forts, sa capacité à aller au-delà d'un raisonnement manichéen. Re-L mais aussi Raul Creed, haut placé à Romdo, ont également droit à leur approche de l'être humain et du sens de son existence. Après tout, être un modèle à travers son travail et ses capacités individuelles suffit-il ? Au milieu de toutes ces introspections et le temps d'une grande expédition, Ergo Proxy garde le cap. Le cheminement de Vincent reste la route principale, mais les escales dans les esprits de Re-L, Pino, Raul, Daedalus (le médecin de Re-L) ou dans les composantes de Romdo sont bien calculées et mêlées au bon moment à l'intrigue autour de Vincent. De plus l'exploration de ces terres sans vie amènent des rencontres intéressantes, notamment sur l'interprétation de l'éveil émotionnel que vivent les personnages. Les points de vue sur la réalité qui les entourent divergent, la tentation de la destruction est forte et l'optimisme est donc tout sauf une évidence.

Cette quête ouvre des portes et c'est l'occasion de voir que l'anime ne manque pas de références pertinentes. Evidemment nous retrouvons un peu de philosophie, une citation de Rousseau par ci, un nom de personnage par là, sans faire dans l'étalage de culture. Romdo et ce qui l'entoure montrent déjà qu'Ergo Proxy se veut critique envers l'humanité, ses désirs et ses pulsions, mais tout de même, il approfondit sans généraliser. Le traitement de certaines espèces, parmi lesquelles les Proxy, sont de subtiles taquets à la volonté de dominer, au non respect de la nature ou encore à cette volonté contradictoire de l'être humain de se rassurer avec un chef ou un Dieu tout en aspirant à s'affranchir de toute autorité, y compris divine, en exprimant un désir de liberté totale.

Ergo Proxy - Screenshot #5Les références les plus importantes sont peut-être bien celles liées à la Renaissance. L'histoire démarre sur une citation de Michel-Ange, artiste de cette époque, celui-ci exprimant son désir de se prémunir de la ruine et du déshonneur, que l'on peut facilement assimiler à la Terre telle qu'elle est dans la série. On peut y ajouter d'autres références à l'Antiquité : des statues de ce même Michel-Ange présentes dans la salle du régent, des noms ou des évènements... Cette mise en avant de la Renaissance et de l'humanisme n'a pas simplement pour but la création de certain décors, elle ne fait pas office de simple clin d'oeil non plus. Repenser l'homme, son comportement et ses goûts selon certains critères (inspirés de l'Antiquité dans des domaines comme les arts, les lettres, la philosophie...) et le replacer dans un contexte religieux est une réalité de l'univers d'Ergo Proxy. Nous l'avons vu, Romdo forme les concitoyens selon ses propres critères et veut légitimer cela à travers un retour aux sources d'une période lointaine. Dans un monde mort, enfermé dans une bulle, Romdo prétend à faire renaitre l'homme en s'inspirant à la fois de l'Histoire et de sa conception de l'homme moderne. Enfin, les questionnements existentiels autour de soi et des androïdes ainsi que les préoccupations écologiques rappellent fortement Philip K. Dick.

Tout cela ne serait pas aussi intéressant sans une animation, des graphismes et une bande-son dignes de l'intrigue. La fluidité des mouvements et la variété des vides (la brillance de Romdo, l'extérieur obscur) sont autant d'éléments permettant d'apprécier Ergo Proxy comme il se doit. Au pire le charadesign a quelques ratés par moment mais rien de méchant. Les osts sont également bien dosées : les airs dramatiques par exemple ne prennent pas le dessus sur les dialogues, le poids des mots a la priorité, le son accompagne. Sur ces points là, rien à redire ou presque sur le travail de feu Manglobe. Il nous a servi un anime aussi fluide dans son animation que déroutant dans sa narration, dont la compréhension et l'interprétation demandent un peu de temps et de patience (notamment l'épisode 15). Une telle oeuvre mérite bien ça.

Verdict :9/10
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A propos de l'auteur

Shizao, inscrit depuis le 28/12/2014.
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