'Japanimation' partout, professionnalisme nulle part
Depuis les années 90 l'animation japonaise a fait bien du chemin en France, et l'on commence à peine aujourd'hui à envisager sérieusement de sortir de temps en temps quelques films de ce type dans les cinémas de l’hexagone : Miyazaki, Takahata, Satoshi Kon ou encore Mamoru Oshii ont bénéficié d'une visibilité suffisante pour que les gens s'y arrêtent et parviennent à y voir autre chose que de la violence et du sexe. On y a vu de la philosophie, du merveilleux, des qualités cinématographiques aussi, bref, des choses reconnaissables qui permettent facilement de ne pas avoir peur face à la déferlante que constitue ce que l'on a appelé à une époque la "japanimation". Un article dans Télérama de temps en temps, quelques colonnes parfois correctes dans les Inrockuptibles, quelques chroniques impersonnelles dans le Monde, beaucoup de fausses idées dans les Cahiers du Cinéma, et un ou deux articles de qualité dans Positif. La presse culturelle n'a pas pu faire l'impasse sur ce phénomène, il fallait en être, quitte à dire n'importe quoi. Mais qui pour en parler sérieusement ? Il y avait bien quelques personnalités pour se faire entendre, mais des gens comme Jean-Pierre Dionnet ou les premiers rédacteurs d'Animeland ne pouvaient pas faire le poids face à la masse des avis... Bref, aucun magazine, aucun mouvement n'avait suffisamment d'ampleur pour faire contrepoids.
On ne peut pas dire que ce déséquilibre soit réparé à l'heure actuelle. La culture du manga et de l'animation s'est imposée par la force, pas par le dialogue : la masse des consommateurs silencieux a rempli, et continue de remplir ses étagères de mangas, justifiant l'omniprésence de ceux-ci dans les rayons des FNAC et des Virgin ("la culture du plaisir" - notez la subtile inversion, tout un programme culturel !). Ce mouvement a eu d'excellentes conséquences, bien entendu. Les salles de cinéma se sont remplies sous l’effet de ce tourbillon nippon, Princesse Mononoke a été "rentabilisé", et, une dizaine d'années plus tard, les distributeurs ont osé proposer autre chose que du Ghibli aux spectateurs - ou plutôt, aux consommateurs. L'existence d'une société comme Eurozoom est en ce sens significatif du progrès qui a été effectué, mais ce n'est pas non plus la panacée, il se pourrait bien même qu'elle soit victime d'un effet pervers de ce phénomène de mode qui n'en finit plus de durer.
En effet, si le manga et l'animation sont aujourd'hui massivement consommés, ils le sont à tort et à travers : on télécharge gratuitement, on ne paie pas, même pas pour ce que l'on aurait été prêt à acheter si le contexte avait été différent ; on regarde et on jette, on ne cherche pas plus loin. On connaît peut-être un ou deux noms, mais c'est à force de les avoir vus, pas parce qu'on a fait l'effort de s'y intéresser. Production I.G., Madhouse, Bones, quelques studios sont connus, les noms qui y sont rattachés le sont nettement moins : Rintaro, Kawajiri et consorts, ce sont des noms qui vous donnent déjà l'air de connaisseurs si vous les évoquez.
Mais comment blâmer le spectateur ? Comment peut-on s'en prendre à lui alors même que rien n'est officiellement fait pour, disons, "l'éduquer", lui apprendre à regarder ; pourquoi ne peut-on regarder un dessin animé, quand il est réalisé de main de maître, comme on regarderait un chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma ? Pourquoi la comparaison fait sourire ? Parce qu'aucune voix fiable ne vient lui prêter main forte. La presse officielle n'existe pas, il n’y a que le ghetto. Les revues consacrées aux mangas et à
l'animation ne pourront jamais, dans l'état actuel des choses, donner une image "noble" de ces divers médias, parce qu'elles n'en ont pas les moyens. Animeland, la revue historique, pour laquelle il est légitime d'avoir de l'admiration, tant elle a réussi à s'imposer, et tant elle a contribué dans un premier temps à informer et à fédérer un groupe d'amateurs éclairés, a accompli son office, elle ne peut plus, à elle seule, assurer la promotion du manga et de l'animation : la nouvelle génération de consommateurs est plus jeune, moins informée, moins soucieuse d’aborder l’animation et le manga avec le regard du connaisseur, parce que tout lui est offert sans qu’elle ait à chercher. Encore une fois, comment la blâmer ? Et comment une revue seule comme Animeland peut-elle espérer satisfaire cette génération tout en contentant ses « vieux » lecteurs ? Pourtant, certains pourraient relayer ce pionnier. Certains l'ont fait même, mais ailleurs que dans le cadre de la presse papier, si l'on considère par exemple le cas de Bounthavy Suvilay (par ailleurs rédactrice pour Animeland, preuve que la revue reste, indirectement, importante dans le milieu), qui est parvenue - tour de force ! - à écrire quelque articles universitaires autour de l'animation japonaise et du manga.
De ce fait, les amateurs exigeants, avides de détails ou tout simplement curieux, doivent se tourner vers le travail de quelques amateurs qui, en matière de précision dans les références et d'exigence intellectuelle, supplantent très largement ce qui peut se trouver dans les kiosques à journaux. Ils sont trop peu nombreux en France pour qu'on puisse se permettre de les perdre. Ce sont eux, et c'est un scandale, qui assurent la lourde tâche d'informer, de commenter, d'analyser les diverses séries qui peuvent exister, et qui se livrent à un réel travail de recherche de documents. Autant dire que leurs méthodes s'approchent de celles de professionnels de la recherche. Que ce soient des gens comme Manuloz (Manganimation), Tsuka (Catsuka) ou Animewatcher (Animedays), ce sont eux qui vont chercher l'information, et qui parviennent même parfois à devenir « semi-pros » à force de travail. Mais des sites comme ça, sans parler des sites personnels de qualité ( voir notamment le désormais célèbre « appel à la passion des français », par Kyouray), se comptent sur les doigts d'une main, on est bien loin de la richesse du web anglophone,
et ils ne peuvent toucher que ceux qui veulent bien l'être, car ils bénéficient de peu de visibilité. Et ils ne suffisent pas non plus à faire le tour de toute l’animation, comment le pourraient-ils lorsque ce sont des bénévoles ? Très détaillés en matière d'analyse technique et de précision des données, ils s'avancent peu dans ce que l'on pourrait appeler l’étude narrative. A part Review-channel, qui propose des articles fouillés, fiables et intelligents, le web francophone reste désert de ce côté-là. Ce type de pratique reste marginal, voire inexistant, parce qu’elle est d’une part mal vue, souvent assimilée à de la masturbation intellectuelle, et d’autre part parce que l’animation japonaise est souvent observée, encore à l’heure actuelle, avec condescendance. A part Ghibli et les grosses productions Madhouse, on ne trouve que très rarement un dessin animé nippon (ou plutôt, asiatique) cité dans la presse traitant de l’audio-visuel en général. Et les "intellectuels" ont beau reconnaître de plus en plus la qualité des mangas, ne jurer que par Tezuka ou Kazuo Koike, cela ne change rien au fait que la recherche universitaire méprise ce domaine, tout comme la presse en général.
Jusqu’à quand l’animation devra-t-elle rester dans le ghetto, alors même qu’elle est omniprésente dans les librairies et les centres commerciaux ? Quand est-ce que les « spécialistes » pourront vivre de leur passion ? Quand est-ce que les "experts" (en quoi ? De quoi ?) prendront conscience qu'il est temps de considérer ce phénomène comme quelque chose de majeur, à tel point qu'il se perçoit aujourd'hui jusque dans les publicités, les comics, la BD franco-belge, les styles vestimentaires, les expositions, les festivals, etc. ?
Pas tout de suite en tout cas…
- Article publié par watanuki



