Obéir sans aimer (2/3)
La Mélancolie de Haruhi Suzumiya, de Tatsuya Ishihara.
Cet article fait suite au premier publié ici. Attention : il est conseillé d'avoir vu la série avant de le lire.
L’hyperactivité de Haruhi lui confère le rôle du garçon manqué, rôle qu’elle endosse avec d’autant plus de charme que le character design lui est très favorable, particulièrement au niveau du visage : Haruhi, pour la plupart des spectateurs, se résume à un bandeau particulièrement bien placé sur la tête, qui lui donne probablement l’une des coiffures les plus réussies de l’histoire de l’animation japonaise. Le fait que la beauté de Haruhi passe par un attribut dénué de sous-entendu ecchi (les cheveux), mais non pas d'érotisme, lui donne incomparablement plus de prestige et d’originalité qu’un personnage au character design nettement plus convenu, tel que celui de Mikuru, qui tient tout son charme physique de la taille de ses seins, mais dont le visage est étudié pour ne jamais être en mesure de rivaliser avec celui de Suzumiya (bouche immense, cheveux envahissants, corpulence un peu molle, tandis que Suzumiya a des traits précis : visage aigu et corpulence réaliste). De façon triviale, on constate que celle qui a une forte poitrine est une fille banale pour un spectateur qui a l’habitude d’en voir bien d’autres, tandis que Haruhi est nettement plus intrigante, car en fin de compte on ne retient pas la taille de ses seins, mais sa silhouette, ses cheveux et ses sourcils, froncés même quand elle est de bonne humeur, et attribut essentiel du dieu-enfant irascible qu’elle incarne.
N’oublions cependant pas que, tout garçon manqué qu’elle est, Haruhi est une déesse, et une déesse amoureuse, ce qui complique encore plus une situation déjà incontrôlable. L’amour étant par nature irrationnel, on imagine sans peine les conséquences qu’une éventuelle déconvenue pourrait avoir sur notre univers : cette possibilité est intelligemment exploitée, l
es producteurs faisant le choix de ne jamais formuler explicitement les sentiments qu’éprouve Haruhi pour Kyon, tout en la tenant pour une certitude, les sous-entendus permanents de Koizumi et Yuki étant là pour nous conforter dans cette impression. Il n’y a que le personnage de Mikuru qui reste en retrait, pour une raison évidente : elle est amoureuse de Kyon, mais ne peut pas vivre cet amour librement parce que Kyon est la propriété de Haruhi, et que sa colère serait terrible si on lui volait son jouet. C’est la Mikuru venue du futur qui nous le fait comprendre clairement, en évoquant un moment intime vécu avec Kyon, alors que la chose ne s’est pas encore déroulée. Par ailleurs, Mikuru passe son temps à demander à Kyon de ne pas tenter quoi que ce soit, alors même que tous deux souhaiteraient être ensemble : cette situation est un exemple parfait de la violence psychologique que fait subir Haruhi à son entourage. D’ailleurs, c’est probablement parce ce qu’elle est amoureuse de Kyon que Haruhi martyrise en permanence Mikuru, cette démarche ayant pour but d’évincer une rivale trop envahissante : si elle tente de la prostituer sur Internet, si elle veut littéralement la donner au chef du club informatique, c’est précisément pour qu’elle ne puisse plus être en contact avec Kyon, et qu’il lui appartienne enfin corps et âme. Cette attitude de Haruhi a pour effet secondaire de pervertir totalement le triangle amoureux : si celui-ci est classique (deux jeunes filles aiment le même garçon), les rapports de force sont inédits. Alors que dans la plupart des triangles amoureux la formation du couple implique l’éviction du troisième personnage, il n’en va pas de même ici : le couple a tout pour se former, mais Haruhi refuse cela et impose une séparation de corps en usant de tous les moyens (sévices sur Mikuru et envahissement de l’intimité de Kyon). La conséquence de cet amour très possessif est évidente : Mikuru est terrorisée par Haruhi, pour deux raisons, la première étant qu’elle subit des agressions psychologiques permanentes, la seconde étant qu’elle a peur de faire une erreur et de provoquer par inadvertance la fin du monde en laissant libre court à ses sentiments pour Kyon. Haruhi devient au sens strict un dieu castrateur.
La terreur qu’éprouve Mikuru envers son bourreau se retrouve à l’échelle de tous les personnages, elle est latente, impalpable, elle colore pour ainsi dire toutes les scènes. Elle est entièrement diluée par une lâcheté profonde, qui donne en fin de compte une certaine ambivalence à certains des personnages principaux. Mikuru n’ose rien faire, elle demeure passive et se soumet en pleurant à toutes les exigences de Haruhi ; il en va tout autrement de Yuki et Koizumi, qui agissent toujours en cachette afin de maintenir l’équilibre du monde. Quelle est leur motivation ? Elle paraît ambiguë, car ils disent être envoyés par leurs supérieurs pour surveiller Haruhi, pour la garder en essayant de prévenir toutes ses crises, un peu comme Yubaba surveille son gros bébé dans le Voyage de Chihiro. S’ils acceptent de surveiller leur dieu, c’est parce qu’ils ont eux aussi envie de continuer à vivre, quoi qu’il arrive. Pour ce faire ils sont prêts à toutes les complaisances : Yuki accepte de jouer dans le film tout comme elle accepte de jouer de la guitare le temps d’un concert. Koizumi regarde les événements en souriant, mais dès qu’un trouble apparaît il part en cachette pour le régler, si bien qu’à aucun moment Haruhi n’est au courant de ce qu’il se passe autour d’elle. Ses gardiens ne la jugent pas assez mâture pour accepter la réalité, ils décident pour elle et surtout ils essaient toujours de la bercer dans l’illusion qu’ils lui sont soumis, alors qu’ils ne font que défendre leurs intérêts : si Haruhi est contente, alors tout le monde vivra. Dès lors, les explosions de violence deviennent symboliques : lorsque Yuki se fait transpercer par Asakura et que son sang gicle très violemment sur le visage de Kyon, on quitte la comédie et le fantasque pour être plongé très brutalement dans une réalité de cauchemar. Les personnages qui entourent Haruhi ne l’apprécient pas, ils n’essaient pas d’être amis avec elle, ils se contentent d’être là et d’intervenir en cas de problème : on le perçoit très nettement à la fin, Yuki n’évoque pas Haruhi, elle s’adresse à Kyon par ordinateur interposé pour lui dire qu’elle aimerait le revoir, lui. C’est aussi à Kyon que Koizumi s’adresse à la fin, c’est à lui qu’il fait ses adieux, tandis que Haruhi reste jusqu’au bout plongée dans l’ignorance.
Dans ce contexte, quelle est la place de Kyon ? L’une des raisons du succès de la série tient dans son mode de narration surprenant, ainsi que dans l’attitude du narrateur : il est le seul à être humain, mais il est surtout le seul à refuser parfois de se plier à toutes les volontés de Haruhi, ce qui fait peut-être de lui un personnage un peu moins lâche, tout du moins un peu moins indifférent que ses camarades. Il intervient très souvent auprès de Haruhi pour lui dire qu’elle dépasse les bornes, et s’il accepte parfois de lui obéir, c’est parce qu’il estime avoir fait tout son possible auparavant pour la raisonner, ce que ne font jamais les autres. Pour autant, Kyon n’est pas non plus le modèle type du héros volontaire et dévoué : le mode de narration, en focalisation interne, avec monologues intérieurs et remarques ironiques, dévoile au lecteur les pensées d’un héros qui en fin de compte n’a pas non plus grand intérêt à être aux côtés de Haruhi. Il parle d’elle avec détachement, sans émotions, n’hésitant
jamais à faire ressortir l’égoïsme de cette camarade envahissante. C’est aussi pour cela qu’il se permet d’être plus direct avec elle que les autres : il est lui aussi en proie à une certaine indifférence envers Haruhi, mais étant humain – dans tous les sens du terme, il essaie au moins de s’adresser à elle, de lui faire comprendre que son comportement n’est pas acceptable. Cela dit, Kyon ne fait pas cela par amitié, il le fait parce qu’il s’y sent obligé moralement. Il n’est pas non plus amoureux d’elle, il désire plutôt Mikuru. Tout le long de la série, Kyon ne choisit pas son camp, il est tantôt du côté des indifférents (en laissant faire), tantôt du côté de Haruhi (en essayant de lui parler pour la raisonner, pour la faire progresser humainement). Mais la fin à ceci de désespérant que Kyon choisit définitivement le camp de Yuki et Koizumi en se pliant enfin à son tour à toutes les fantaisies de Haruhi : au lieu de choisir la confrontation et d’avouer à Haruhi qu’il ne sera jamais possible qu’ils soient ensemble parce qu’il aime Mikuru (ce qu’il devrait normalement faire s’il était honnête), il décide d’opter pour l’hypocrisie, et embrasse Haruhi uniquement pour sauver sa vie et celle des autres. La question qui se pose est alors la suivante : fallait-il sauver un monde fictif créé par Haruhi ou fallait-il sauver Haruhi en lui disant enfin la vérité toute entière ? Clairement, en optant pour la première solution, Kyon fait preuve de lâcheté et ne résout rien : il ne fait que gagner un sursis pour ce monde, mais il n’a pas soigné la cause du problème : Haruhi finit comme elle a commencé, sans avoir jamais progressé et sans avoir jamais été traitée en adulte. C’est pour cela qu’elle a choisi Kyon, il est le seul à accepter de lui résister. Pourtant, l’aimera-t-elle autant après ce fameux dernier épisode où il aura bernée Haruhi en l’embrassant non pas pour elle, mais pour lui et pour son monde illusoire ?
Qui nous gardera de notre gardienne ? (1/3)
'Elle rit pour cacher sa terreur d’elle-même' (3/3)
'Elle se débat dans sa cage mais ne veut pas la quitter' (4/3), par Kabu
La saison 1 de Haruhi Suzumiya est disponible chez Kaze
- Article publié par watanuki



