Regard(s) sur Jirô Taniguchi
Taniguchi le plus « français » des mangakas japonais
Le manga dit d'auteur, ou le manga tout court, avait trouvé son ambassadeur en la qualité de Jirô Taniguchi. Début des années 1990, le club Dorothée -qui pourtant ne « diffusait » que des animes- a servi de prétexte pour véhiculer la thèse de la bd nippone bourrée de violence. Le temps que cela se tasse, Casterman, célèbre maison d'édition de bd franco-belge abritant Tintin et ce n'est pas rien, édite L'homme qui Marche entre autres. Un pari risqué. Mais le « public », c'est-à-dire une poignée d'élitistes de la bd, accueille bien cette « bizarrerie ». Un manga dit d'auteur a réussi à se frayer un chemin jusque dans nos contrées. Le choix de cette oeuvre n'est pas anodin, car elle fait fi des reproches qu'on adressait à l'endroit du manga.
L'auteur non plus n'a pas fait l'objet d'un choix hasardeux, se déclarant lui-même fan inconditionnel de Moebius, et plus généralement de bd franco-belge, comme un certain Taiyo Matsumoto. Qui plus est, selon les dires de Taniguchi, il serait lui-même discret dans son pays, du fait de sa (relative) faible production : une cinquantaine de planches par mois tandis que d'autres culminent à un rendement brut de deux cents planches par mois. Le contre-exemple du parfait mangaka stakhanoviste. On le présente en France comme l'un des plus grands auteurs de la bd nippone, on omet plutôt de dire que c'est l'auteur le plus proche de l'image marketing qu'on lui a forgé !
Actuellement peu s'en faut pour que tous les mangas de Taniguchi soient édités, comme une sorte de (petite) frénésie autour de ses oeuvres. Apparemment plutôt vendeur, paradoxal pour l'image que l'on a d'un auteur évoluant en marge du mainsteam. On a d'abord dans un premier temps publié ses oeuvres les plus intimistes à l'exception de Blanco : L'homme qui marche, le Journal de mon père, et le célèbre Quartier lointain. C'est sans doute cette oeuvre qui a définitivement scellé le destin de Taniguchi en France.
Quartier lointain, excellent au demeurant, est devenu le symbole de ce que le manga pouvait faire de mieux, aux antipodes de la question sempiternelle : le manga, violence gratuite ? Dénué de violence, de sexe, de méchants même, ce fut une excellente publicité pour le manga en France. Bien sûr, Quartier lointain n'a pas atteint les ventes de Dragon ball par exemple, et sans doute ne les atteindra-t-il jamais, mais son succès a surpassé les espérances qu'on pouvait placer en lui. Car le style de Taniguchi a jouit d'un très bon contexte : le manga était critiqué par sa violence, et son marché était encore minime donc il n'existait quasiment pas d'oeuvre semblable sur le marché, si l'on persiste dans une logique économique.
La reconnaissance
Si l'on voulait commencé par la fin, on énoncerait de suite que Jirô Taniguchi a récemment créé la Montagne Magique répondant aux codes de la bd européenne, qu'il a emporté le prix du scénario au festival d'Angoulême de 2003 pour Quartier lointain, et qu'il a aussi remporté le prix du meilleur dessin toujours décerné par le même festival en 2005 pour le Sommet des Dieux. Ou encore l'expositon consacrée à son oeuvre à la Gallerie Arludik en 2005 à Paris. Bref il a fait l'objet de la reconnaissance de la bd franco-belge et du public en général et de quelle manière ! Alors que l'on présente la bd franco-belge et le manga comme deux univers complètement différent.
Il a fallu attendre la fin du second millénaire pour qu'il y ait des passerelles « intergallactiques ». Mais Taniguchi a été un pionnier dans cette aventure cosmique, bien avant qu'on le couronne. Tout d'abord en 1994, il dessine les trames de Tokyo est mon jardin édité en 1997 par Casterman, dont les auteurs sont F.Boilet et B.Peeters. Frédéric Boilet est lui aussi un pionnier, car il est l'un des rares dessinateurs français à avoir exercé son métier au Japon.

Cependant Taniguchi s'est surtout illustré par une collaboration avec un auteur de renommée internationale. Jean Giraud alias Moebius, maître de la bd franco-belge mais aussi admirateur du travail de Taniguchi, soumet le scénario d'une bd s'étalant sur plusieurs volumes à un des plus gros éditeurs japonais. Taniguchi se voit confier la tâche d'illustrer le scénario, et c'est pour lui l'occasion, semble-t-il, de concrétiser un rêve, celui de travailler avec l'un de ses « maîtres ».
Le succès ne fut pas au rendez-vous, mais Icare était un bel exemple de cette volonté de confronter des habitutes de travail différentes, voire même de fondre des cultures dans un seul moule. Un projet qui n'a pas atteint les cieux de l'excellence, mais qui a séduit par la nouveauté de l'entreprise. L'oeuvre est d'une qualité graphique très bonne et demeure agréable à lire mais elle souffre principalement du fait que le scénario n'a pas eu le temps de déployer ses ailes. En effet le public japonais n'a pas reçu Icare avec l'enthousiasme escompté. Bref, Icare n'est resté qu'une énième oeuvre avortée dès son manque de succès. Quand bien même, l'intention y était et a suffit pour créer une ouverture. Il est encore tôt pour se prononcer sur le devenir de cette ouverture bien que certains signes y soient favorables. Néanmoins Jirô Taniguchi connaît relativement un meilleur succès en France qu'au Japon, paradoxal et logique pour un auteur qui se déxace des récits habituels du manga.
Taniguchi, mangaka aux multiples facettes
Lorsque l'on jette un rapide coup d'oeil à sa bibliographie, une chose saute aux yeux : il a pris son envol relativement tard. C'est-à-dire qu'il signe ses oeuvres en solo qu'à partir des années 1990, pour véritablement aboutir à un style original, quasi-inimitable. A l'exception de Blanco l'insipide, ses oeuvres se caractérisent par un cadre intimiste, des sentiments intériorisés, des thèmes comme la nostalgie, le retour aux sources par le biais « d' une seconde chance ». Originaire de Tottori (ville située au sud du Honshu) mais vivant à Tokyo, de ses souvenirs ils créent des personnages vivants et originaux, pourtant tout droit sortis du quotidien. Il a souvent comme source d'inspiration sa vie, peut-être faute d'avoir toujours « subi » le scénario des autres.
En effet, Taniguchi se distinguait plus au dessin qu'en tant que narrateur. Selon ses dires, il aurait tout éssayé, dessiner tous les genres même érotique, encore une fois paradoxal pour l'image que l'on lui connaît aujourd'hui. La collaboration avec N. Sekikiwa fut un coup de fouet dans sa carrière, et certains fruits d'avec sa collaboration ne sont pas encore édités. Au temps de Botchan est sans doute un tournant dans la carrière du manga. Non seulement c'est l'une de ses plus grandes oeuvres en terme de longueur, mais aussi que c'est après cet épisode qu'il entame son émancipation. Bref, c'est un auteur qui s'est longtemps cherché à travers ses planches et son évolution fut lente. Ses oeuvres ne forment pas un tout homogène, elles ne comportent pas un sens directeur, et varient tellement que l'on est en droit de se demander avec quelques exagérations si le mangaka ne souffrent pas de schyzophrénie.
Encore aujourd'hui, Taniguchi ne crée pas ses mangas de « bout en bout » mais il préfére adapter des romans, des romans court comme le Gourmet Solitaire ou des romans longs comme le Sommet des Dieux. Alors qu'il excelle lorsqu'il fait évoluer ses récits dans ce Japon si familier et son bon vieux terroir nippon... Toutefois ces dernières adaptations rejoignent son style. Dans le Gourmet Solitaire, on peut reconnaître le personnage principal de L' homme qui marche, ce personnage qui vogue au gré de ses envies sans calcul d'aucunes sortes. Un personnage qui tranche d'avec le salaryman : stressé, et ne prenant pas le temps de s'écouter.
Regrets, nostalgie
Ce n'est pas son don pour dessiner les décors qui les rend extraordinaires, mais le choix où ses récits prennent place. Ses récits se déroulent souvent hors des milieux urbains, la sérénité de ses planches ne cadrant pas avec les grandes métropoles. D'ailleurs en filigrane, on perçoit comme des regrets du mangaka d'avoir quitté sa ville natale, Tottori. Ses personnages éprouvent de la nostalgie, souhaitent avoir une seconde change, se replongent dans le passé, ou plutôt sont assaillis par une blessure du passé. Tandis qu'ils jouissent d'un foyer douillet, une situation stable avec femme et enfants. Cette introspection intervient tardivement dans leurs vies, comme si c'était le mangaka lui-même qui se projetait dans ses personnages. Mais l'examen de conscience frise parfois le procès en bonne et due forme comme dans Le Journal de mon Père, où Taniguchi manque parfois de maîtrise. En effet on a l'impression de forts ressentiments prêts à exploser, une violence assez rare chez Taniguchi.

Ce thème s'est imposé qu'avec la maturité de la cinquantaine. Néanmoins, les considérations eschatologiques n'y ont pas leurs parts, malgré cette sorte de bilan ultime. D'une base pessimiste, tout au long du récit le personnage tente de comprendre le cheminement de sa vie, le pourquoi de sa fuite vers la ville. Ses personnages sont le reflet de beaucoup de japonais qui communiquent peu avec leur familles et tous ces sentiments sont transmis au lecteur par la seule force du dessin. On lit tout sur leurs visages pourtant peu expressif. En effet Taniguchi ne laisse pas place à l'outrance. Ils ont été désabusés par la ville et ils reviennent inéxorablement à leurs racines. C'est sans doute le chef-d'oeuvre de Taniguchi d'être parvenu à l'illustrer, nonobstant le mangaka a aussi développé d'autres thèmes.
L'homme et la Montagne
Sa fascination pour la nature s'inscrit dans une culture shintoïste où l'on attribue aux rivières, arbres et montagnes : des âmes, des dieux protecteurs. Mais elle s'exprime surtout dans ses adaptations de romans, Blanco étant l'exception qui confirme la règle. On y retrouve le grand Nord dans L'homme de la Toundra, un hommage aux baleines dans le même recueil de nouvelles et enfin une attraction récurrente pour la montagne particulièrement les sommets himalayens.
Deux types de personnages s'opposent généralement dans ces mangas, de manière peu originale voire simpliste. Le premier est celui qui viole la nature, ne lui témoigne que dédain et se voit chatié. Le second est celui qui tente de vivre en harmonie, il n'est ni hostile ni méprisant mais fasciné par quelque chose qui le dépasse. Dans cette activité on retrouve la confrontation plus ou moins violente entre l'homme et cette chose qui le dépasse. La montagne n'est pas graphiquement personnifiée, pourtant dans ses récits on ne peut la considérer autrement. De par l'hostilité qu'elle témoigne à celui qui s'aventure chez elle, de par la bienveillance parfois qu'elle témoigne.
Cependant elle n'est pas au centre du récit, l'homme étant toujours le personnage principal. Ce dernier ne parvient à la grimper qu'en étant dénué de volonté de domination, tandis que paradoxalement il souhaite atteindre le sommet. Finalement la montagne s'avère être le meilleur mirroir de l'homme, où tout ce qu'il projette se voit renvoyer. C'est seulement lorsque ses projections sont nobles qu'il parvient à se dominer, la montagne restant égale à elle-même.
Vers le Sommet

Jirô Taniguchi rentrera bientôt dans la catégorie des vieux de la vieille, aux côtés de bon nombre de mangakas classiques. Certes on ne le fera certainement pas entré dans le panthéon des meilleurs mangakas, ou du moins je ne m'y risquerais pas, mais il laissera des traces dans le coeur des lecteurs et dans celui des futurs mangakas qui souhaiteront faire simplement autre chose. Et en espérant voir peut-être un jour ses oeuvres sur un autre support que le papier...
.::Article réalisé par Gemini no Saga le 02/04/2008::.