L’animation japonaise est riche, très riche. Il existe tellement de studios, de scénaristes, de producteurs et autres chainons indispensables, qu’il est au final très difficile d’y voir clair dans tout ce petit monde. Mais au sein de cette véritable fourmilière s’est institutionnalisé une marginalité, un anticonformisme, un concept : le fameux Studio 4°C.
Et même si ces fous n’en sont pas à leur premier buzz cinématographique, la magie continue de prendre, avec l’excellent Amer Béton.
L’essentiel des œuvres produites par ce studio, peu importe les équipes travaillant dessus, traduisent un mot d’ordre, une ligne directrice aussi inamovible qu’originale : faire des univers et des ambiances des protagonistes à part entière, palliant l’essentiel du temps quelques lacunes scénaristiques. Et autant dans la plupart des cas, ce genre de parti-pris s’avère être catastrophique, autant avec le Studio 4°C, « c’est toujours un succès ».
Car il est évident, dès le premier coup d’œil, que l’on ne peut dissocier ce film du studio l’ayant conçu. Après avoir vu Mind Game, ou encore Comedy, on ne peut nier l’existence de « codes », de manières bien particulières de procéder, notamment au niveau de l’animation.
Ainsi, comme l’ont fait remarquer Starrynight et El Nounourso dans leurs critiques, on observe un character-design simple, et des décors surchargés de micro-détails. Cette antinomie ne fait pourtant pas tâche, car chaque style a son rôle. Le character-design peu marqué, caractéristique du studio, leur permet une fois de plus la création de personnages très expressifs, emprunt de personnalités fortes ; tandis que l’overdose visuelle que forment les décors crée toute l’ambiance, tout le style et même le ton du film. Le studio parvient à donner vie à Treasure Town, sorte de patchwork incohérent dont le mélange global, multicolore et au final multi-tout, devient esthétiquement fascinant. Les différentes formes, les différentes architectures et l’originalité stupéfiante que l’on retrouve à tous les coins de rue justifient à eux seuls le visionnage de ce film.
Les personnages et le scénario sont un peu en reste, face à ce visuel décoiffant, mais pas de panique, le pire a été évité.
Autant ne pas se voiler la face et dire franchement ce qui est, Amer Béton, sur un plan scénaristique, n’est ni plus ni moins qu’un énième anime manichéen, ou l’Homme se retrouve face au dilemme biblique que l’on ne connaît que trop bien : le choix entre le bien (Shiro) et le mal (Kuro).
Ainsi dans cette ville flashy et sinueuse, le trop-plein d’orphelins sauvages, de yakuza et de flics inefficaces entraine la disparition du bon, au profit du mal.
C’est ainsi que Kuro, jeune « Neko » de Treasure Town, violent et sans pitié, va faire, tel Luke Skywalker, son parcours initiatique au cours duquel il choisira sa voie. Son antinomie vivante, Shiro, sera l’élément pur, hermétique à la crasse gluante que forment les humains peuplant ce quartier.
L’apparition du Serpent et de ses trois gros bras violets n’est, selon moi, qu’une fantaisie visuelle rajoutée histoire de contribuer au côté « unique » du film. Après tout, c’est tout de même la marque de fabrique du Studio, il est tout à fait normal qu’il l’entretienne, et en plus ça plaît.
Côté sonore, rien de bien spécial à dire. Les musiques sont bonnes, même si l’envie de se procurer l’OST n’est pas vraiment là. Les doubleurs sont par contre très bons, et parviennent extrêmement bien à cerner les différentes personnalités qu’ils interprètent. Chapeau bas notamment aux doubleurs de Kuro et Neko, tous les deux complètement tarrés, mais très bien interprétés.
Alors que dire, au final, sur Amer Béton ? Eh bien il suffit de choisir son camp, pour nous aussi. Il y aura d’un côté l’éternel critique pragmatique, analysant étape par étape l’œuvre, la décortiquant sans pitié, brisant toute fantaisie et toute subjectivité. Dans ce cas là, la note peut difficilement dépasser le 7/10, du fait des grandes lacunes scénaristiques.
En revanche, de l’autre côté, il y a la critique subjective, condensé de ressenti pur, difficilement justifiable, mais relativement compréhensible. Pour le coup, je vais me placer pile entre les deux, et rendre un avis tout de même très positif. Amer Béton n’est pas une tuerie intellectuelle à laquelle on pense et repense des jours durant ; ce n’est pas non plus un scénario original ou palpitant. Ce film est tout simplement un excellent divertissement, bien rythmé et surtout, évidemment, prenant place dans une ville complètement délirante, avec des personnages complètement délirants et une ambiance comme on en voit trop peu. Alors oui, objectivement, ça ne mérite pas 9/10, mais subjectivement, ça ne mérite pas non plus 7/10. Alors il ne me reste plus qu’une solution, rester le cul entre deux chaises et vous laissez vous faire votre propre avis.
Ce film m’avait coupé le souffle en mai 2007, au moment de sa discrète sortie cinéma près de chez moi. Cette fois j’ai redécouvert Amer Béton en DVD, ce qui m’a incité à rédiger une petite critique. Le choc n’a pas été aussi puissant mais les immenses qualités de ce long-métrage m’ont de nouveau sauté aux yeux.
D’abord, c’est beau. Furieusement beau. Treasure Town flatte immanquablement la rétine avec ses façades chamarrées, ses monuments piochant allègrement dans diverses cultures étrangères, son trafic ininterrompu… Et tout fourmille de détails souvent très inventifs visuellement. La séquence de survol du quartier au début du film est fabuleuse. Chose amusante : ce mariage de couleurs criardes contraste complètement avec la noirceur intérieure de la ville, véritable nid de yakuzas et de bandes organisées. Seul le chara-design osé peut décevoir, mais personnellement j’ai beaucoup aimé son côté caricatural très original. Presque à la fin du film, la délirante scène du cauchemar de Kuro est un vrai petit chef-d’œuvre à elle toute seule et un sommet de glauquitude.
Je pense aussi qu’il faut souligner la grande qualité de la bande-son, réalisée par le duo anglais Plaid. Une électro instrumentale planante et poétique, voilà exactement ce qu’il fallait pour habiller convenablement la très belle histoire contée dans Amer Béton. Le doublage des différents personnages est lui aussi de grande classe, je pense notamment à l’attachant Shiro, complètement lunaire et insaisissable. Le destin et les rêves des deux orphelins m’ont aussi beaucoup touché. Quant aux bad-guys, ils sont peut-être un peu trop archétypaux (je ne parle même pas des trois ridicules colosses à la botte du Serpent) mais la personnalité des deux autres principaux yakuzas – le vieux maître nostalgique et son jeune élève tiraillé entre sa fidélité et la sécurité de sa famille – est exploitée avec un certain talent.
Le scénario est assez simple : un vieux quartier menacé par la construction d’un parc d’attraction géant (!) mais il n’est qu’un prétexte pour opposer un flot de personnages aux motivations diverses : Kuro / Shiro, les yakuzas, le Serpent, les flics, etc. La narration est efficace, alternant d’impressionnantes scènes d’action (plein de courses-poursuites au programme) avec des moments d’une rare poésie. Je le répète : une réalisation exemplaire et un design très inventif couronnent le tout et font de ce film une petite perle à mettre entre toutes les mains.
Amer Béton est une sorte d’extra-terrestre indéfinissable et inclassable qui vient d’envahir nos salles obscures.
Première originalité : le réalisateur est un américain vivant au Japon. Il y a donc en filigrane une interprétation occidentale du manga original japonais.
Pour le cadre du récit, le film frappe fort. La ville trésor est un amalgame des métropoles mondiales et tient à la fois du bazar de Calcutta, des rues commerciales d’une cité asiatique et du quartier populaire d’une métropole occidentale. Une statue géante de Ganesha y côtoie joyeusement une reproduction de Sainte-Sophie, le tout embourbé dans un dédale de béton, de poutres de métal et de fils électriques, à l’image de toute ville japonaise qui se respecte. Une atmosphère de féerie et de fête foraine se dégage de cette alchimie aberrante, impression renforcée par l’utilisation d’une large palette de couleurs vives qui font ressembler le quartier à l’étalage d’un confiseur. Mais cet aspect ne doit pas occulter le caractère amer et triste de cette ville finalement assez inhumaine.
Le design des personnages est également des plus originaux. Il choque le regard dès les premiers plans en présentant des gens difformes avec une moitié supérieure du corps disproportionnée par rapport à la moitié inférieure. Mis à part les quelques protagonistes principaux, le graphisme du quidam est simplissime et tranche résolument avec le souci du détail porté aux décors exubérants de la ville. Au bout de quelques minutes, on s’habitue au chara-design et l’on peut se concentrer sur le comportement des héros et sur le scénario. Là également, tout est fait pour donner un être hybride et indescriptible qui dérange, car il semble être tout à la fois une chose et son contraire :
En premier lieu, à côté d’une partie de patronymes japonais les plus communs (M. Kimura et compagnie), certains personnages sont affublés de noms particuliers. Tout d’abord les héros, Kuro (noir) et Shiro (blanc), feraient penser au manichéisme le plus pur s’ils n’étaient dans le même camp (et d’une certaine manière en lutte contre la grisaille qui envahit la ville), les membres d’un autre duo s’appellent Asa (matin) et Yoru (soir, nuit), comme si chaque couple devait fonctionner par antinomie. On croisera aussi Hebi (serpent), yakuza aussi perfide et rusé que l’animal dont il porte le nom. Je citerai enfin les membres d’un des groupes qui tente de contrôler le quartier et dont les membres se prénomment Chocolat, Vanilla et consoeurs comme s’ils étaient les boules de glace d’un même cornet.
Leurs comportement et agissement mélangent aussi tous les genres : Shiro qui renifle de manière démesurée (comme le veut l’étiquette japonaise qui interdit de se moucher ou d’éternuer en public) avant de vider son nez dans un rouleau de papier toilette de la manière la moins ragoûtante possible. On nage en plein délire lorsque Shiro, encore lui, devient agent de la Terre et téléphone régulièrement pour faire un compte-rendu des derniers événements. Les personnages deviennent tout à coups des surhommes en faisant des bonds gigantesques et en s’envolant presque, dans l’incohérence la plus complète. Les deux héros combattent des géants patibulaires, archétypes de la brute épaisse dont le jeune héros saura se débarrasser d’une pichenette dans tout mauvais shônen, mais qui, ici, même déguisés en bouffons de carnaval, conservent un air lugubre et inexpressif qui ne laisse aucune prise au ridicule. Dans certaines séquences, on passe brusquement à des dessins flous, dignes d’un livre d’images pour enfants et qui tournoient et bougent sans cesse comme si le spectateur souffrait d’hallucination et venait brusquement de perdre pied. Voir également la rencontre entre Kuro et Minotaure où les mélanges de gris et noir représentant leurs âmes torturées rappellent le cauchemar de Reki dans Haibane Renmei et les tableaux que peignait Rothko à la fin de sa vie. Amer Béton mélange allégrement les clichés (et notamment les profils types rencontrés dans d’autres oeuvres de japanimation) en les transformant, déformant et caricaturant pour donner une vision décalée de la ville et de ses habitants.
Un film résolument à part, un élément de plus pour la diversité de la production animée japonais, une oeuvre à découvrir. Personnellement, je n’ai pas adhéré à 100% à certains choix qui ont été faits pour ce film, ce qui se ressent dans la note finale (pour laquelle j’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à me décider).