Souvenirs de Marnie – Pas de printemps pour Ghibli

» Critique de l'anime Souvenirs de Marnie par Deluxe Fan le
18 Janvier 2015

La recherche d’un héritier au studio Ghibli ne date pas d’hier et a systématiquement fini dans le sang et les larmes. Dès les années 90, Miyazaki et Takahata placent le réalisateur Yoshifumi Kondô en potentiel successeur ; mais il n’aura le temps de sortir qu’un film, Si tu tends l’oreille, avant de décéder brutalement. Il faudra attendre des années avant que le studio ne se remette en quête d’un légataire : Mamoru Hosoda était bien placé, mais le réalisateur des Enfants Loups ne parvint pas à se mouler dans le creuset de Miyazaki et jeta l’éponge prématurément. En désespoir de cause, Miyazaki se tourne vers son propre fils, Goro Miyazaki ; mais ce dernier n’a aucune expérience ni aucune motivation et son premier film, Les Contes de Terremer, débouche sur un désastre critique.

C’est en 2010 que surgira un nouveau nom, celui de Hiromasa Yonebayashi. Pur produit du studio Ghibli, ce jeune réalisateur d’à peine quarante ans est propulsé sous les feux de la rampe avec son premier film, Arietty. Un film sympathique quoique anecdotique, et qui bénéficiait toujours de l’appui de Miyazaki en tant que scénariste. Son deuxième essai, Souvenirs de Marnie, devait le faire entrer pour de bon dans la cour des grands. Mais comme je le disais en introduction, rien de ne va jamais de soi à Ghibli.

Car en 2014, Hayao Miyazaki annonce sa retraite définitive, et un plan social décime le studio Ghibli qui cesse sa production de long-métrages. Les espoirs de voir éventuellement Yonebayashi ou un autre reprendre la postérité de plusieurs décennies d’animation explosent en vol.

Souvenirs de Marnie sort en France alors que la mort du studio Ghibli est déjà consommée ; c’est donc avec une certaine curiosité morbide que je suis entré dans la salle de cinéma, avec toutefois un très léger relent de mélancolie ; après tout Ghibli a une place prépondérante dans mes plus anciens souvenirs de cinéma, moi qui ait fait partie de ceux qui ont sont allés voir Mon voisin Totoro lors de sa première sortie en salles françaises, il y a plus de douze ans...

La comparaison avec Totoro n’est pas innocente puisque l’on retrouve un motif similaire dans Souvenirs de Marnie ; la découverte d’un environnement rural dont la pureté se mêle à la nostalgie. Anna est ainsi envoyée se relaxer dans un petit village portuaire, auprès d’une famille qu’elle connaît mal et d’un décor littoral aussi fascinant que mystérieux. En effet, Anna est vite attirée par le gigantesque manoir de style occidental qui surplombe la baie, et dans laquelle elle fait la connaissance d’une jeune fille de son âge qui dit s’appeler Marnie. Une rencontre qui bouleverse Anna au plus profond d’elle-même, sans qu’elle ne soit sûre que ce qui lui arrive est bien réel.

Ce jeu entre le rêve et la réalité constitue l’essentiel de la mise en scène du film, qui se plaît à brouiller les pistes entre le surnaturel et la douce folie d’une jeune ado mal dans sa peau. L’histoire en elle-même suit des rails usés, que ce soit le cheminement psychologique de l’héroïne ou les révélations capillotractées de la fin du film, qui enlèvent toute forme d’ambiguïté (et donc d’intérêt) à ce qui n’est qu’un énième récit initiatique légèrement enrobé.

L’enrobage parlons-en, car la spécificité de Souvenirs de Marnie tient finalement surtout dans l’esthétique. Même si le roman When Marnie was There de Joan G. Robinson - duquel ce film est adapté - fait partie de la bibliothèque personnelle de Hayao Miyazaki, le Maître n’a pas trempé à quelque moment que ce soit dans la production du film. Yonebayashi a donc eu les coudées franches et a choisi d’appeler en tant que directeur de l’animation Masashi Ando. Cet animateur de prestige avait bossé pour Ghibli sur leurs plus grands films avant de quitter le studio pour s’associer entre autres avec Satoshi Kon. Le connaisseur verra tout de suite la différence par rapport aux autres films de Ghibli : les personnages ont des proportions et des visages moins débonnaires, une démarche plus lente et mesurée, des mouvements tout simplement plus réalistes. Yonebayashi s’éloigne ainsi de l’animation foisonnante et résolument vivante de Miyazaki pour rechercher une forme de réalisme froid et neutre, à l’image de cette animation japonaise qui se contente d’adapter des histoires existantes faute d’avoir quelque chose à raconter.

Pour ma part je ne suis pas parvenu à me connecter émotionnellement au film, n’ayant pas trouvé d’intérêt ou de sympathie à l’égard de l’héroïne. Je ne vais pas voir des dessins animés au cinéma si c’est pour passer deux heures avec des ados dépressifs et névrosés, en tout cas ce n’est certainement pas ça qui m’a fait apprécier les travaux de Ghibli. La question de l’adolescence et de la famille est un sujet qui a déjà été traité mille fois en animation, depuis le sublime Voyage de Chihiro de Miyazaki jusqu’au cruel Colorful de Keiichi Hara. Souvenirs de Marnie tombe quelque part entre ces deux accomplissements, dans ce vaste espace qu'on appelle la banalité. Le public ne s’y sera d’ailleurs pas trompé : au Japon, la population qui se masse d’ordinaire devant les films Ghibli a répondu absent en salles.

La question se pose maintenant de savoir ce que le futur réserve à Hiromasa Yonebayashi. Tentera-t-il de relever les ruines de Ghibli ? Trouvera-t-il refuge auprès d’un autre studio qui mettra à profit ses talents ? Essaiera-t-il de fonder sa propre structure ? Le grand vide laissé par Miyazaki aiguise d’ores et déjà l’appétit de jeunes réalisateurs qui aimeraient profiter de la lumière que l’ombre du Maître a toujours accaparée. L’avenir du cinéma d’animation japonais se joue donc aujourd’hui, et le défi n’est pas tant d’arriver à copier Miyazaki que de parvenir à le transcender.

Verdict :6/10
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A propos de l'auteur

Deluxe Fan, inscrit depuis le 20/08/2010.
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