De l’autre côté des nuages, de jeunes gens solitaires
Comme d’autres réalisateurs nippons, Makoto Shinkai, à la réputation maintenant bien établie, offre des constantes tout au long de ses œuvres. L’une d’entre elles est le soin grandissant accordé à la réalisation visuelle qui transforme le décor en scènes ultra-réalistes. Une autre réside dans la psychologie de ses personnages principaux et dans leurs interactions les uns avec les autres, et c’est ce point qui nous intéresse ici. Ce dossier se base uniquement sur trois œuvres du réalisateur : Hoshi no Koe (abrégée par la suite en HK), Kumo no Mukou Yakusoku no Basho (Beyond the Clouds, abrégée ensuite en KM) et Byôsoku 5 Centimeter (abrégée en B5C).
Attention, ce dossier spoile ces trois œuvres. Il est recommandé d’éviter de le lire si on ne les connaît pas déjà toutes les trois.
Amour du non-dit, non-dit de l’amour
Tous les couples (principaux) présentés dans ces œuvres sont caractérisés par une relation qui dure depuis leur tendre jeunesse sans que les sentiments que chacun éprouve pour l’autre ne soient clairement exprimés. Tant Noboru et Mikako (HK), Hiroki et Sayuri (KM) que Takaki et Akari (B5C) se présentent eux-mêmes comme des amis d’enfance, en insistant sur leur complicité, leurs goûts communs et leur bonheur d’être ensemble. Cependant, leur relation refuse d’aller explicitement plus loin, bien qu’il soit rapidement évident pour le spectateur qu’il y a bien présence d’un sentiment amoureux, qui plus est, réciproque. On notera malgré tout que Takaki et Akari (B5C) arrivent en toute dernière extrémité, après un périple long et difficile pour se rejoindre, à enfin échanger un baiser, avant de devoir se séparer – définitivement – dès le lendemain.
Les manifestations naturelles reflètent parfois le devenir de la relation entre les deux personnages. on pensera notamment au cerisier dont la chute des fleurs – qui donne son nom à B5C – rappelle le caractère aussi beau qu'éphémère de l’amour naissant de Takaki et Akari. De même l’hiver coïncide souvent avec une crise (bonne ou mauvaise) dans les relations. On pensera par exemple à Takaki qui va coûte que coûte retrouver Akari en train malgré la neige dans B5C ou encore à la construction du Vellaciela (ou Bella Ciela) dans KM. De même, c’est lorsque l’hiver frappe le Japon que Mikako fait brusquement un bond d’une année-lumière à bord de son vaisseau, compromettant définitivement tout espoir futur d’une réelle communication avec son ami Noboru resté sur Terre. Par ailleurs, dans B5C, la neige renvoie aux pétales de cerisier. On pensera à la séquence du baiser de Takaki et Akari vers la fin de la première partie : derrière eux le cerisier sans feuille ni pétale devant lequel la neige tombe se métamorphose en un arbre en pleine floraison. La brièveté croise le moment critique.
Enfin, la nature joue parfois avec le cœur des héros en les empêchant d’échanger davantage ou de se rapprocher. C’est particulièrement flagrant dans la 1ère partie de B5C entre la tempête de neige qui retarde énormément le trajet de Takaki, au point qu’Akari risque de ne plus l’attendre, et la bourrasque qui arrache des mains du jeune homme la lettre qu’il voulait remettre à son amie.
Les personnages semblent tous se complaire dans un côtoiement quasi quotidien qui n’abuse qu’eux, sans marque d’amour ni, encore moins, la moindre passion. Ils sont là, côte-à-côte, et c’est tout. Le « je t’aime » est à leurs lèvres mais refuse de sortir. On le voit notamment dans B5C lorsque Kanae s’estime dans un jour faste (elle a enfin réussi à surfer) et décide d’en profiter pour se déclarer à Takaki en pensant « c’est aujourd’hui ou jamais ». Ce sera jamais. Les occasions sont nombreuses mais, à chaque fois, par timidité, retenue ou face à la nonchalance de Takaki – Kanae s’interroge d’ailleurs de savoir si son amour est ou non réciproque – elle n’y arrive pas et finit par baisser les bras.
Toutes les relations sont alors caractérisées par le non-dit, le non-fait. Cette inaction et cette absence de dialogue sur un sujet « sérieux » qui les concerne tous les deux font que les occasions ratent et que chaque personnage, à présent seul, se complait ensuite dans des regrets et dans des souvenirs du temps qu’ils passaient ensemble.
Aphone, cet amour sombre rapidement dans la désillusion. Ainsi, si, dans B5C, Takaki dit qu’Akari et lui se ressemblent beaucoup : « nous étions convaincus que nous serons toujours ensemble », il contredira lui-même cette assertion au moment même où il embrasse Akari : leur amour est impassible car le garçon ne sait pas comment « emporter l’âme d’Akari » (sic). C’est paradoxalement au moment où ce sentiment amoureux est réellement exprimé par un baiser, que l’illusion d’une vie commune possible grâce à cet amour se brise. Exprimer son sentiment équivaudrait-il donc ici à le rompre ? Cela pourrait expliquer pourquoi, dans les autres cas, les jeunes gens choisissent de ne pas le formuler explicitement, préférant une relation ambiguë d’amitié forte flirtant avec l’amour plutôt qu’un néant sentimental.
Pour accentuer encore cet effet, un procédé revient souvent, c’est celui de la lecture des messages en voix-off. Un des personnages lit ainsi la lettre, l’email ou le texto qu’il a reçu de son partenaire, donnant l’impression d’un film muet où seul un narrateur invisible raconterait le récit, surtout que ce procédé ne montre pas vraiment si le partenaire répond ou non au message. Finalement chacun est seul face à son amour, voilà ce que semble dire Shinkai. Au lieu de dialoguer directement entre eux, chacun s’enferme ainsi dans un monologue, et sombre dans l’isolement, psychologique si pas physique.

Des héros solitaires
La solitude des personnages est étroitement liée à leurs amours malheureuses. En effet, ce qui provoque la déliquescence de cet amour est un éloignement grandissant entre les deux partenaires et contre lequel ils sont impuissants. En tant que relations finalement très banales et sans happy ending, ces sentiments amoureux finissent par complètement disparaître et ne susciter plus qu’un goût d’amertume et de regret, teinté de fatalisme. Seul dans KM, les deux jeunes gens parviennent – presque miraculeusement – à se retrouver et à être à nouveau ensemble. Cependant, dans ce dernier cas, et c’est peut-être le plus cruel, le dieu qu’ils implorent leur refuse de pouvoir s’avouer leurs sentiments ne serait-ce qu’une fraction de seconde et provoque au contraire une sorte d’amnésie ou de blocage mental, malgré les supplications de Sayuri peu avant son réveil. Ils devront donc repartir de zéro, sans aucune certitude pour leur avenir commun.
Makoto Shinkai met ici en relief un paradoxe : si ces jeunes sont naturellement grands utilisateurs de technologies – de communication et de transport, en particulier, omniprésentes dans leur environnement quotidien (on ne compte plus le nombre de séquences où l’on voit un train ou un téléphone dans ces trois œuvres) – qui devraient leur permettre de se voir ou de se parler plus facilement, c’est au contraire ces technologies qui vont peu à peu marquer la distance qui les sépare et les enfermer dans leur solitude. Les exemples de ce type abondent.
Du côté des moyens de transport, on pensera ainsi à l’astronef dans HK qui emporte Mikako loin de la Terre, et donc de Noboru, ou aux trains et passages à niveaux dans B5C : le train part avec Takaki à bord, laissant Akari sur le quai ; par deux fois ils se retrouvent chacun d’un côté d’un passage à niveaux et au moment où ils vont se voir ou se parler, un train passe en trombe les cachant mutuellement à l’autre et couvrant leurs voix. Lors de la dernière fois, dans le 3e épisode, Takaki adulte croise une femme qui ressemble (et qui est peut-être) Akari adulte. Chacun commence à se retourner vers l’autre lorsque, encore une fois, un train passe et les sépare.
La dernière image de B5C est d’ailleurs un passage à niveaux vide, signe que les routes de Takaki et Akari se sont définitivement séparées et qu’il leur est impossible de commencer une nouvelle relation.
Du côté des communications, l’objet culte est ici le téléphone portable. Ainsi, Mikako (HK) déclare-t-elle : « au collège, je considérais le monde comme l’endroit où pouvaient parvenir les ondes de mon portable ». D’où sa conclusion logique, lorsqu’elle se rend compte qu’elle n’arrive plus à capter : « je ne suis plus de ce monde ». Comme un miroir, son ami Noboru aura plus tard une réaction similaire lorsqu’il constatera que les messages de Mikako mettent de plus de plus de temps à lui parvenir, jusqu’à finalement devenir un temps incommensurable qui ne leur permet plus de se suivre régulièrement. C’est finalement leur rapport à la technologie qui accentue ainsi leur isolement.
Seul le Vellaciela dans KM est un objet technologique, construit de plus des propres mains de Hiroki et de son ami Takuya, qui permet le rapprochement de Hiroki et Sayuri. Cet engin est d’ailleurs fabriqué dans une ancienne gare désaffectée, on retrouve la thématique du train.

Shinkai insiste sur la distance qui sépare chaque être et joue aussi sur la toponymie pour bien montrer à quel point chacun s’éloigne physiquement de l’autre. Dans HK, Mikako donne régulièrement sa position, de plus en plus loin du Soleil et de la Terre : à Mars succède ainsi Jupiter puis Pluton puis enfin l’espace (une exoplanète). KM s’articule autour d’un dipôle géographique : Aomori (nord de l’île de Honshû, près de l’île de Hokkaidô) et Tôkyô. On a droit ensuite à un jeu inverse sur Aomori et Hokkaidô (où se situe la tour qui les fascine) : si ces deux endroits sont proches géographiquement, Hokkaidô est devenu quasi inaccessible pour des raisons politiques. Dans B5C, de Tôkyô, Takaki part pour Kagoshima (sud-ouest du Japon, île de Kyûshû) tandis qu’Akari est maintenant à Tochigi (à une centaine de kilomètres au nord de Tôkyô). Dans la 2e partie, Takaki, à présent à Kagoshima, annonce à Kanae qu’il a rencontrée là-bas vouloir aller à l’université à Tôkyô, et donc s'éloigner d'elle.
L’homme est seul, plongé dans les éléments naturels ou, surtout, cosmiques, que ce soit au sens propre (Mikako qui s’envole dans l'espace dans HK) ou figuré (Takaki qui a toujours la tête dans les étoiles dans B5C). Comme le dit un personnage dans KM, « nous sommes des amoureux séparés par l’espace et le temps ». Plus loin, Hiroki et Sayuri s’exclameront d’une même voix malgré la distance qui les sépare : « c’est comme si j’étais la seule personne restante au monde ».
Les effets de lumière accentuent parfois impression de solitude. Par exemple, dans KM, on voit à plusieurs reprises une salle de classe dans laquelle une table est éclairée comme pour signaler une présence puis finalement s’éteint. Dans B5C, on voit également une salle de classe qui s’allume néon après néon entretenant la tension – « y a-t-il quelqu’un d’autre que moi ? » – jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que la pièce est vide.
Pour fuir sa solitude, le personnage trouve refuge dans ses rêves, dans une réalité alternative. On pensera aux rêves récurrents, et en partie prémonitoires, de Sayuri dans KM ainsi qu’aux « rêves du monde » par lesquels une collègue de Takuya cherche à expliquer l’effet que produit la tour : « le monde cache dans ses rêves ce qu’il aurait pu être ».
Takaki de B5C, peut-être le plus irrémédiablement solitaire des héros de Shinkai, vit en célibataire alors qu’il a une relation depuis trois ans : « la tristesse envahit peu à peu mon quotidien » et « même si on s’est envoyé des milliers de mails, nos cœurs ne se sont rapprochés que d’un centimètre ». On retrouve le motif récurrent d’une distance devenue impossible à combler. Takaki s’envoie des textos à lui-même – exercice aussi vain que les échanges de textos dans HK – tandis que Kanae espère à chaque fois qu’ils lui seront adressés. Le thème de ces textos est de retrouver quelqu’un dans l’espace, comme un écho à HK et tout en renvoyant au thème de l’espace comme source de solitude du héros.

Espace, creuset de la solitude
Directement ou indirectement, l’espace occupe une part importante dans ces trois œuvres par la fascination qu’elle exerce sur certains personnages qui espèrent pouvoir toucher du doigt leurs rêves, par l’éloignement et la solitude qu’elle cristallise et par la dimension technologique qui lui est associée. L’exemple le plus évident est sans doute l’astronef qui emporte Mikako dans HK, mais on pensera aussi à la tour de KM qui défie les lois de la physique classique et touche les étoiles, ainsi qu’à la mission spatiale qui part explorer l’espace dans B5C. D’ailleurs, la 2e partie de B5C s’intitule « Cosmonaute », contribuant à ce rapprochement.
Dans cet épisode, Takaki et Kanae voient à un moment passer un camion avec un gros container estampillé « espace ». Il s’agit d’une fusée prévue pour explorer le système solaire – on peut ici faire un rapprochement avec HK. On notera que la vitesse de ce camion est de 5 km/h à rapprocher du 5 cm/s qui est la vitesse de chute des pétales de cerisier, origine du titre de B5C. On apercevra encore une affiche sur l’espace sur la vitrine du combini dans l’épisode 2, tandis que Takaki feuillette une revue sur l’espace dans l’épisode 3. Si l’on rajoute à cela le nombre de scènes où l’on voit Takaki, accompagné ou non de Kanae, assis dans un champ à contempler les étoiles, on comprendra à quel point l’espace est devenu omniprésent dans B5C . L’espace semble même terriblement proche. Par exemple, on voit à un moment une galaxie spirale qui occupe la moitié du ciel – comme pour mieux tenter le héros – ce qui est impossible dans la réalité, les galaxies les plus proches sont à peine visibles à l’œil nu.
Cet espace fascine le jeune homme qui s’imagine « naviguer dans l’obscurité totale sans rencontrer personne », aveu de son désir de solitude et d’un éloignement d’avec tous les autres êtres humains. En appelant de ces vœux un isolement volontaire, similaire à celui de Mikako dans HK, Takaki montre qu’il préfère s’enfuir dans son rêve plutôt que s’impliquer dans la réalité immédiate. Comme en réponse, Kanae, après bien des hésitations sur ses études futures, fait un avion en papier de sa feuille de choix d’orientation. L’avion s’envole et monte en direction du ciel étoilé : elle ne pense plus à son avenir, se livre à l’indécision et au hasard, comme pour mieux accompagner dans l’espace celui dont elle est amoureuse.
Le ciel étoilé est toujours présent pendant les relations, tel ce panorama du ciel étoilé pendant que Takaki embrasse Akari, alors même qu’il réalise que leur relation ne pourra durer toute leur vie dans B5C. A cause de cette soif d’espace ? A la fin de l’épisode 2 de B5C, on voit ainsi la fusée qu’ils ont vu passer en camion décoller au fond, tandis qu’au premier plan, Kanae pleure parce qu’elle n’arrive pas à se déclarer à Takaki, lequel a les yeux rivés sur l’engin. La jeune fille fait ainsi remarquer : « Takaki-kun est très gentil mais il regarde toujours au loin, loin de moi, vers quelque chose d’autre ».

L’espace est donc en partie ce qui tue la relation amoureuse et contribue à l’isolement de chacun. Cependant, Makoto Shinkai profite de ce cadre étoilé pour s’interroger par la même occasion sur la place du Japon vis-à-vis de la conquête du milieu intersidéral. On remarquera ainsi que tant l’immense astronef de HK, le Vallaciela de KM que la fusée de B5C sont toutes trois de fabrication japonaise (au moins partiellement) et décollent du Japon, alors que le programme spatial nippon est actuellement très limité. Imaginant un avenir proche dans lequel le Japon deviendrait une puissance de premier plan dans la course à l’espace, le réalisateur s’attache ainsi à dépeindre à envie un Japon qui mêle ultra-modernisme et futurisme et des éléments bien concrets du quotidien et aisément identifiables comme tels : les gares, les trains, les distributeurs de boisson, etc. Shinkai distille ainsi du féérique dans le quotidien où les objets anodins (un porte-parapluie, un quai de gare …) sont métamorphosés selon l’angle d’éclairage et la luminosité.
Cette vision d’avenir ne se fait pas sans craintes de tensions internes. Dans KM, le Japon est ainsi séparé en deux, comme l’est actuellement son voisin coréen. L’île de Hokkaidô – renommée Ezo – est devenue indépendante et montre au-travers de cette tour fantastique une technologie en avance sur celle du Japon. Ce point est intéressant car Ezo (蝦夷), également prononcé Emishi, était le nom autrefois donné par les Japonais au peuple aïnou qu’ils considéraient alors comme des barbares et des sauvages. Faut-il voir dans l’émancipation de ce nouvel Ezo, le signe – et peut-être la crainte – d’une revanche des aïnous ?
- Article publié par Starrynight



