L'Histoire du Japon, les femmes fleurs (3/3)
Au Japon, la prostitution est illégale depuis 1956. Néanmoins, le commerce du sexe (englobé dans le terme mizushoubai 水商売) continue à prendre une part importante dans l'économie japonaise : 1% du PIB national, soit l'équivalent du budget pour la défense du territoire. Certes, il faut compter avec les réseaux clandestins de prostitution, organisés par les yakuza (任侠 mafia japonaise), qui emploient pour la majeure partie des Philippines et des Thailandaises, mais cette importance financière suggère l'existence d'autres structures plus officielles. En effet, lorsque les maisons closes furent fermés, la société japonaise se dota de nouveaux commerces. La culture visuelle japonaise ayant largement exploité ces lieux comme cadres narratifs, les connaître et les différencier est donc intéressant.
Host Club, un manga mais aussi des bars bien spéciaux

Host Club : Le lycée de la séduction (Ōran kōkō Host club, 桜蘭高校ホスト部) est un manga de Bisco Hatori, racontant l'histoire de Haruhi Fujioka, embauché de force dans le "club d'hôtes" de son lycée. Là, de jeunes et séduisants lycéens passent du bon temps avec les étudiantes assez riches pour payer leurs services. Loufoque ? Pas au Japon. En effet, Host Club reprend le fonctionnement même des host club japonais, bars à hôtes ou bars à hôtesses. Il en existe de deux sortes : des bars de haute qualité, qui s’appellent kôkyûbâ (高級バー), pour lesquels il faut compter entre 190 et 430 euros par heure, et des bars de moindre qualité, les teikyûbâ (低級バー), entre 70 et 100 euros de l'heure.
Un parallèle intéressant se retrouve d'abord dans les structures sociales impliquées. Il est d'avis général que les salarymen japonais sont la réplique sociale moderne des samurai d'antan ; il en est de même avec les hôtesses de bar, chez qui il existe la même hiérarchie que chez les anciennes geishas (celles travaillant pour les bars de plus haute qualité portent même le kimono). Comme les geishas, ces hôtesses sont formées à l'art de la conversation ; elles sont très cultivées, pour pouvoir ainsi répondre à n'importe quel interlocuteur, et leur politesse atteint des proportions artistiques. Les débutantes dans la profession sont tenues de se taire devant les clients, se contentant d'observer les procédés de leurs aînées.
Les clients sont d'abord attirés par un puller, un homme qui invite les passants à entrer. Une autre façon d'attirer la clientèle consiste en la distribution de flyers, de magazines, présentant les employées (ainsi que les employés masculins, pour les bars à hôtes). Les clients sont ensuite accueillis par la dirigeante du bar, appelée familièrement mama-san (la mère des hôtesses), qui fixe les tarifs et les dirige vers ses employées. Celles-ci doivent séduire leurs clients de façon à les distraire, mais surtout pour les pousser à consommer de plus en plus, et des boissons haut-de-gamme.

Jusque-là, il n'y a pas de relation ambigue, l'hôtesse se comporte comme une geisha. Les clients peuvent l'inviter à dîner hors du bar ; ce rendez vous est nommé le dohan (同伴), et chaque hôtesse est tenue à en assurer un certain nombre par mois. C'est lors de ces dohan que l'hôtesse peut, si elle le désire, offrir un service sexuel à son client ; elle passe alors d'hôtesse à prostituée. Il faut garder à l'esprit que ce genre de cas est plutôt rare, et surtout pratiqué dans les bars de seconde catégorie. Néanmoins, cet accord n'est pas considéré légalement comme de la prostitution, car il s'effectue en dehors du cadre de travail de l'hôtesse ; et chaque personne est libre de faire ce qu'elle désire...
Quelle est la loi réelle ?
En 1956, après la lutte de groupes féministes, une loi anti-prostitution est votée. Elle est appliquée en 1958. Mais cette loi n’a jamais été créée pour être prise au sérieux. Au lieu que les bordels s'appellent bordels ou maisons closes, ils sont devenus des bars à hôtesses de seconde zone ou des soapland. Les Japonais considèrent la prostitution comme un service social nécessaire. Le mizushoubai (commerce du sexe) constitue une partie essentielle de la vie des affaires, parce que l’on peut réaliser des accords dans une atmosphère agréable. Du coup, au Japon, il n’est pas interdit d’acheter le sexe, mais on ne peut pas vendre son corps.
L'abus sexuel d'une hôtesse n'est reconnu qu'en 1989, avec l'utilisation du terme sekuhara (セクハラ) dans un contexte juridique. D’abord, il faut remarquer que ce terme est un dérivé de l’anglais sexual harrassment, donc qu'il représente un concept totalement étranger au Japon. Dans un article, la journaliste Yukiko TSUNODA montre que la loi japonaise ne mentionne nulle part l’abus sexuel ou sekuhara. Si une femme souhaite prouver qu'elle a été victime d'abus, elle doit démontrer que c'était arrivé à un homme l’acte serait considéré comme un crime (et alors, l'égalité des sexes ne serait plus respecté si ce qui est un crime pour un homme ne l'est pas pour une femme). S’il est dur pour une Japonaise de gagner un procès lié à un sekuhara, on peut s’imaginer que c’est encore plus difficile pour une hôtesse, qui est considérée comme une prostituée.
On ne peut évoquer la position juridique des bars à hôtesses sans rappeler le cas de Lucie Blackman. Cette jeune Anglaise travaillait pour un bar et a été assassinée, ce qui a ému toute l'opinion internationale. Pourtant, des hôtesses asiatiques subissent des violences quotidiennement.
Les soaplands, bordels reconnus et légaux
Le soapland (littéralement, la maison du savon ; ソープランド sôpurando) est un club réservé à des membres payant une cotisation (étant plus ou moins chère selon la qualité du club). Généralement, il consiste en un établissement de bains, où les employées lavent les clients. La procédure est ritualisée, comme dans les anciennes maisons closes : la femme lave l'homme, puis a lieu un massage spécial sur un matelas en plastique (le massage étant à base de savon, d'où le nom de l'endroit) ; l'homme peut ensuite réclamer les faveurs de l'employée. Il faut préciser que l'employée n'est pas appelée prostituée mais compagnon. De plus, même s'ils sont plus rares, il existe des soaplands réservés aux femmes. Dans le manga et l'anime, ces lieux sont restés plutôt peu usités (ou alors, pas définis comme tels ; évidemment, cela sans tenir compte des productions à caractère pornographique). Néanmoins, si l'on peut voir un exemple de l'utilisation des soaplands comme lieux sociaux du Japon, il existe un passage du manga Saru Lock (Naoki SERIZAWA), où le héros découvre un ami à lui dans une salle d'eau, couvert de savon, en la compagnie d'une prostituée... De plus, le film Wicked City (Madhouse, 1987) prend un soapland pour cadre d'un de ses passages.

Le cas de l'enjo-kôsai (援助交際) et l'industrie de la pornographie avec des symboles infantiles
A Tôkyô, il est fréquent de croiser des hordes de lycéennes ; ça ne diffère pas trop des villes occidentales. Mais ce n'est pas rare non plus de constater qu'un nombre anormal de gamines de 14-15 ans arborent fièrement un sac Gucci ou des lunettes de soleil Versace. Dans une société où les parents se tuent au travail pour pouvoir offrir des cours du soir à leurs enfants, il est étonnant de penser que ces mêmes parents pourraient donner assez d'argent de poche à leur progéniture pour s'offrir ces produits de luxe... Cet état de chose découle de l'enjo-kôsai (faire connaissance pour aider, sortie pour soutenir). Des lycéennes sont payées par des hommes plus âgés pour les accompagner en sorties, parfois jusqu'à la prostitution.
Cette pratique n'est pas différente d'un petit boulot habituel, aux yeux des jeunes filles le pratiquant. C'est un moyen comme un autre d'obtenir de l'argent pour acheter les produits de la société de surconsommation japonaise. Les rendez-vous étaient à l'origine arrangés par les Telephone Clubs, composés de cabines où les hommes payaient pour recevoir un coup de téléphone d'une jeune fille. Plus tard, ils ont évolué : les hommes payaient pour obtenir le numéro de téléphone portable de la jeune fille. Après, la négociation ne concerne que les deux partis en présence, le client et la jeune fille.
Maintenant, tout passe par Internet, avec les forums d'annonces : le client dépose une simple annonce "Dîner + sexe à 50 000 yen" (400-500 euros) sur un forum dédié avec ses coordonnées et il n'aura plus qu'à faire son choix parmi les réponses qu'il recevra ; inversement, la jeune fille peut laisser son numéro et attendre qu'on la rappelle.
Aujourd'hui, le gouvernement japonais reconnait le phénomène et essaie de le limiter. En 1999, il fut déclaré illégal d'avoir un rapport sexuel payant avec un enfant de moins de 18 ans. Néanmoins, le paiement de l'enjo-kôsai consistant souvent en cadeaux, l'application de cette loi est bien difficile. Il faut aussi remarquer que l'âge de consentement sexuel au Japon est de 14 ans, ce qui indique que les relations sexuelles avec mineurs sont implicitement acceptées.
Les clients sont d'habitude d'âge moyen, mariés, avec des enfants. Beaucoup décrivent cette obsession d'une relation avec une jeune fille comme une attirance incontrôlable, qui semble socialement excuser le fait qu'ils exploitent une fille de l'âge de leur propre fille. Il est à noter qu'il existe tout de même certains clients qui ne paient ces filles que pour qu'elles jouent le rôle de leur propre fille, afin de compenser une sphère familiale souvent décomposée.
Le lolita complex (lolicon, attirance pour les jeunes filles) et le bura sera (la fascination érotique pour les écolières) qui revient si souvent dans les mangas et animes sont des piliers de la sexualité moderne japonaise. L'uniforme de marin (le sailor fuku, セーラー服) est un cliché de la pornographie japonaise, tandis qu'il existe des catalogues de jeunes filles posant en uniforme d'écolière, maillot de bain ou uniforme de sport. Sans oublier les distributeurs de petites culottes usagées...
Pour un observateur occidental, ces faits ne peuvent relever que de déviances sexuelles, absolument minoritaires dans la société japonaise. Ce discours ne tient pas compte de la spécificité de la société japonaise et de son rapport à la sexualité, absolument différent du point de vue occidental. Pour eux, ça n'a rien d'anormal ni de désaxé, c'est inhérent à leur culture.

Conclusion
Dans ce contexte, il est difficile pour un occidental de juger les productions massives de figurines de jeunes adolescentes nues ou encore toute l'industrie du manga pornographique (hentai, 変態) contenant des scènes pédophiles. En effet, ce genre d'objets est décrié en Europe, alors qu'il est parfaitement intégré dans la culture japonaise, ce qui rend caduc tout débat sur sa légitimité : nous ne pouvons juger cela à moins de ne remettre en question toute la culture japonaise.
Un autre exemple de la parfaite intégration aux moeurs japonaises de ce qu'un occidental réprouverait, c'est l'utilisation de tous ces schémas sexuels dans la production visuelle japonaise : lorsqu'un manga se déroule dans un bar à hôtesses ou un soapland, ou évoque l'enjo-kôsai à travers un de ses personnages (GTO, Ikebukuro West Gate Park), ce n'est pas le sexe qui est au centre de l'histoire, ni la dimension scabreuse de l'objet narratif, mais l'auteur traite cela comme s'il traitait d'un personnage fleuriste ou d'un centre commercial. Ce qui nous choque autant, au final, ce n'est pas tant ces représentations et structures autour du sexe, mais le fait qu'elles soient aussi bien intégrées dans la société japonaise, qui n'a plus de problèmes à les représenter.
>> L'Histoire du Japon, les femmes fleurs (1/3)
>> L'Histoire du Japon, les femmes fleurs (2/3)
- Article publié par SucreDeLune



