La critique manga est-elle nulle ? Compte-rendu du débat (Angoulême 2009)
C’est sans illusions que nous sommes venus assister à cette conférence du samedi 31 janvier, et nous avions tort. Nous pensions bêtement qu’Animeland y ferait de l’autopromotion un peu niaise tout en cherchant à occulter une réalité peu reluisante, et nous avons été confrontés à des gens passionnants, lucides et soucieux de clarifier le mieux possible les choses. Ce qui s’y est dit nous a paru de première importance, et il y a fort à parier que ce débat compte parmi les moments importants pour l’histoire de la critique du manga et de la « japanimation » en France. Qui plus est, les organisateurs n’ont pas commis l’erreur de ne choisir les intervenants que parmi l’équipe d’Animeland. C’est donc autour de Sébastien Langevin (Animeland, Le Virus manga), Hervé Brient (Mangaverse, MangaVoraces, fondateur de la maison d’édition qui publie Manga 10 000 Images), Nicolas Penedo (directeur de la rubrique Mangathèque d’Animeland) et Christophe Quillien (journaliste indépendant, membre de l’ACBD) que s’est organisé le débat. Nous allons tenter ici de vous en donner une synthèse exacte, ce qui s’avère être un exercice compliqué et un peu scolaire… mais essentiel pourtant. Précisons que nous ne commentons pas ce débat dans cet article.
Nicolas Penedo a commencé par situer Animeland dans le paysage de la presse française : plus ancienne revue de bande dessinée et d’animation existant à ce jour, elle ne bénéficie que de 8 ou 9 pages de chroniques manga, ce qui est trop court, et qui condamne à faire du zapping si l’on n’opère pas un choix. Pour améliorer la qualité de cette rubrique, la revue a donc ouvert une nouvelle section sur son site Internet afin de chroniquer des mangas qui ne seront pas traités dans le support papier. Cette rubrique a pour vocation de servir de guide de lecture, surtout lorsque l’on considère que, grosso modo, 80 à 90% des mangas restent dispensables. Il est peut-être dommage de perdre en exhaustivité, mais l’évolution du marché oblige à trancher. Et la réalité est telle qu’elle ne permet pas pour l’instant d’avoir, comme à l’époque du Virus Manga1, un cahier critique exhaustif. Hervé Brient et son équipe pratiquent quant à eux une politique un peu différente, dans la mesure où les supports ne sont pas les mêmes : MangaVoraces (ancien support papier de Tonkam, devenu un site Internet) tente quant à lui d’être le plus exhaustif possible, sans pour autant prétendre à faire de la critique, M. Brient préférant employer le terme de chronique. Par ailleurs, l’équipe du site est constituée de bénévoles, ce qui empêche parfois certains titres d’apparaître en chronique.
La conversation s’est ensuite orientée sur la question des réactions du public ou des professionnels de l’édition face aux productions d’Animeland ou de MangaVoraces. Nicolas Penedo a commencé par expliquer que la rédaction d’Animeland n’était pas à la solde des éditeurs de manga, en insistant sur le fait que Le Virus Manga, tout comme Animeland, ont pu être parfois très durs envers certains titres qui leur paraissaient médiocres. C’est notamment pour cette raison que les éditions Taifu ont cessé de faire parvenir leurs titres à la rédaction. Les éditeurs de BD ont plus une démarche de communication, ils n’attendent pas de critique(s). De leur côté, les lecteurs restent trop dans l’ombre ; Christophe Quillien a justement posé la question du retour, des réactions du public quant à ce que peuvent proposer les journalistes. De ce point de vue, tout le monde est d’accord : il n’y a aucun retour. Nicolas Penedo a alors expliqué que, d’après ce qu’il pouvait lire ou entendre, la rubrique mangathèque était la préférée des lecteurs, mais pour ce qui est de critiques constructives, il n’y en avait que très peu, les gens ayant généralement tendance à apprécier sans réserve ou à descendre en flammes la revue. Globalement donc, Animeland ne connaît jamais de conflit avec ses lecteurs, parce que ces derniers ne sont pas dans une logique de remise en question. En fait, ce n’est pas l’aspect polémique qui semble les intéresser : à voir le forum, on a plutôt l’impression que les membres se retrouvent avant tout pour l’aspect ludique de la chose, que c’est un moyen de communier autour de mêmes valeurs. Les impressions sont les mêmes en ce qui concerne Hervé Brient : ils ont énormément de mal à avoir des retours, d’où des difficultés sensibles pour se situer par rapport aux lecteurs.
Sébastien Langevin, reprenant la parole, en a profité pour demander aux intervenants ce qui, selon eux, faisait un bon critique de mangas. Ici, les points de vue ont pu varier, chose évidente puisque le manga est quelque chose d’encore récent en France. Nicolas Penedo a d’ailleurs précisé que la plupart des rédacteurs d’Animeland étaient des pionniers, et qu’à l’heure actuelle, ils étaient bon gré mal gré ceux qui théorisaient le genre. En tant qu’enseignant à l’école Eurasiam, M. Penedo mesure bien le fossé incroyable pouvant séparer nos civilisations. Ainsi, doit-on parler du manga dans son environnement culturel français ou japonais ? On est obligé de jouer sur ces deux tableaux. Effectivement, on n’a aucune assurance que le discours originel sera perçu comme on le souhaitait. De cela découle souvent la grande incompréhension que peuvent éprouver certains mangaka quand ils voient le succès qu’ils ont hors du Japon. Dans tous les cas, pour bien percevoir le message d’origine, il faut avoir beaucoup de pop culture, allant de Blade Runner à Harry Potter, en passant par Spiderman, etc. Approcher le manga nécessite d’avoir une réflexion mouvante, surtout dans le cadre d’articles de fond, où il s’agit de mettre en valeur des éléments saillants d’une œuvre. C’est le rôle du critique d’éclairer les œuvres dont il parle. Hervé Brient a un peu précisé sa vision des choses à ce sujet, en posant comme obstacle majeur pour les Français l’absence de maîtrise du japonais, qui ne peut bien souvent donner qu’une vision très parcellaire de la culture nippone, parce qu’on est dès lors incapable de voir ce qui est au-delà et qui n’est pas publié en France. C’est dans l’intention de pallier ce manque qu’il a fondé les éditions H: les rédacteurs sont tous japonisants, ce qui est essentiel selon Hervé Brient. Prenant son propre exemple, il n’a pas manqué d’expliquer qu’il devait souvent avoir recours à l’aide de japonisants, ce qui le freinait dans son travail. Nicolas Penedo a tout de même essayé d’infléchir cette vision des choses en précisant que selon lui une personne ayant une sensibilité réelle à la BD pouvait sans problème traiter de mangas. Bien évidemment, si l’on prend par exemple NonNonbâ, il faudra avoir un minimum de culture sur les yokaï. On se doit de recevoir l’œuvre en elle-même et par elle-même, c’est du moins l’idée qu’a développé Sébastien Langevin pour aller dans le sens de ce propos : un livre serait d'abord quelque chose de posé, hors de tout contexte.
Alors, la critique de manga est-elle nulle ? Dans tous cas, les intervenants étaient tous d’accord pour dire qu’ «on rame ». Mais ce n’est pas plus reluisant ailleurs : la critique en tant que telle n’existe pas au Japon, tous les magazines édités là-bas appartiennent aux grands groupes, il n’y a pas de critique libre. Cela aboutit d’ailleurs à des situations parfois étonnantes : lorsqu’un mangaka arrive en France et qu’il voit les questions qu’on lui pose, il est épaté. Nicolas Penedo a ainsi évoqué l’exemple de cette auteur de manhwa qui, au bout du compte, a retourné l’interview pour lui demander ce qu’il pensait qu’elle devait améliorer dans sa BD. Animeland a par ailleurs déjà été confronté à cette question de la part d’un grand groupe japonais, qui ne comprenait pas pourquoi les rédacteurs se cassaient la tête à faire des articles de fond au lieu d’utiliser directement les textes fournis par l’éditeur (pratique interdite en France au demeurant). Revenant sur la question de l’approche critique du manga, Nicolas Penedo a évoqué aussi la capacité un peu paradoxale parfois qu’a le manga à être universel : ça se lit, ça se regarde facilement, parce que tous les codes narratifs et toutes les allusions qui sont faites ne sont pas nécessairement que japonais. Julien Bastide a d’ailleurs publié dans le premier numéro du Virus Manga un article intitulé « Alexandre Dumas, père du shônen manga ? », question curieuse au premier abord mais qui fonctionne pourtant extrêmement bien. Il n’y a qu’à voir aussi tout l’usage que peut faire l’animation japonaise de la littérature française, et même mondiale : Les Trois mousquetaires par exemple, mais aussi, plus largement, la façon d’aborder la psychologie, qui reprend les schémas littéraires classiques. C’est le conseil que donne toujours Nicolas Penedo à ses étudiants : pour être un bon critique, mais aussi un bon scénariste, il vaut mieux avoir vu un maximum de classiques du cinémas, avoir lu beaucoup de littérature. Les structures et schémas narratifs que l’on retrouve dans ces œuvres de la pop culture ne sont pas un hasard extraordinaire. Ils ont nécessité une formation intellectuelle de la part des mangaka.
Pour en revenir à la grande presse française : il y a eu une époque où l’on disait que Taniguchi n’était pas du manga, ce qui accentuait l’idée que le manga n’avait aucune légitimité. Certaines revues comme Télérama ont pu faire preuve d’une condescendance extrême (c’est à eux que l’on doit le terme de « japoniaiserie »), c’était de bon ton à ce moment, c’est aussi sur cela qu’a joué Ségolène Royal dans La Révolte des bébés zappeurs. Il a fallu attendre Quartier lointain pour que les choses changent un peu. Il faut aussi dire que la génération de journalistes oeuvrant alors dans la presse spécialisée ne s’intéressait pas au manga, parce qu’il était vu comme un support ne s’adressant qu’à un public d’adolescents. Pourtant, on ne peut pas nier le phénomène : Naruto est tiré à 220 000 volumes par numéro. En fait, on pourrait dire que le manga est dans la même situation chez nous que la BD il y a 20 ans. Il y a quelque chose que l’on ne veut pas aborder, que l’on a peur de voir, et qui touche au corps et à ses limites : nombreux sont les mangas qui développent un rapport fort au corps, à la famille, au sexe, etc. Il n’y a qu’à observer la plupart des shôjo manga. Personne n’ose mettre le nez dans cette machine, il a fallu attendre pour cela le premier numéro de la revue Manga 10 000 images (NDLR : sur l’homosexualité) pour que le thème soit abordé. La presse spécialisée a un problème de place aussi pour traiter correctement de ces sujets. C’est pour cela, comme l’a expliqué Hervé Brient, que Manga 10 000 Images est semestriel : il peut paraître avec un peu de retard, le nombre de pages peut varier, mais les personnes qui s’y expriment peuvent utiliser toute la place qu’ils désirent. La revue peut très bien se définir comme le successeur du Virus Manga en ce qui concerne sa démarche éditoriale. Ici, les approches varient un peu : Nicolas Penedo a développé l’idée selon laquelle le fanzinat a donné naissance à la critique manga : le travail amateur a ainsi pu prétendre au bout d’un temps devenir professionnel. C’est la période de la fondation d’Animeland, fanzine créé par Yvan West Laurence. Avec le net, les pages web ont pu se multiplier, c’est ce qui pousse Hervé Brient à avoir la dent plus dure envers ce qu’il appelle les « fans ». Un travail critique nécessite effectivement que l’on ne soit pas fan, que l’on essaie de se mettre dans la place du lecteur. La BD a beaucoup souffert aussi à cause du traitement que les fans lui ont accordé. Christophe Quillien a ici défini un peu plus précisément ce qui fait une bonne critique : la capacité à s’extraire de soi-même, tout en apportant ses propres références culturelles afin d’interpréter l’œuvre au mieux. Et, de ce point de vue, nombreux sont les fans manquant de culture. Encore une fois, Nicolas Penedo a donné l’exemple de la lettre d’un lecteur, outré d’avoir vu dans le manga I’ll génération basket des personnages arborant des croix gammées dans le dos. Ce dernier ignorait tout de ce que pouvait être une svastika, ce qui a totalement faussé sa lecture. Il faut au moins pouvoir poser une base simple pour lire un manga. La plupart des critiques manga ont souvent d’abord une culture franco-belge, ce qui n’est pas nécessairement un handicap. La tendance toutefois de la presse généraliste est de se trouver un alibi culturel en choisissant des auteurs « propres », des Mizuki, Taniguchi, pour en faire de vrais auteurs de BD. Pourtant, Taniguchi ne marche pas au Japon, tout comme Masamune Shirow. Le rapport au manga varie considérablement selon la civilisation.
Pour conclure la discussion, la salle a eu l’occasion de poser quelques questions. Pour faire court, la question de la coopération avec les amateurs a été soulevée, Nicolas Penedo expliquant qu’Animeland est toujours nourri d’amateurs à l’heure actuelle, mais qu’il y a des difficultés d’échange : c’est une communauté visuelle, mais pas très intellectuelle. Pour ce qui est de la réception du manga : il n’est pas bien vu de lire des mangas au Japon, ce n’est que très récemment que le gouvernement à décidé d’utiliser ce que l’on appelle le soft power. C’est la même chose en France, il y a un problème de génération, le manga finira par se démocratiser aussi dans les esprits. Pour l’instant, il faut savoir que ce sont 5 titres qui représentent à eux seuls 50% des ventes, et Naruto représente 1 vente sur 6. On peut espérer que ce genre de disproportion se résorbe un peu quand même dans l’avenir.
Voilà, c’est ici que le débat s’est arrêté. Non sans humour, et ne manquant pas de sens de l’autodérision, Sébastien Langevin a simplement conclu en posant la question de façon un peu théâtrale : « Alors, la critique de manga est-elle nulle ? Réponse : oui ! ». Espérons en tout cas que la critique manga conserve cet état d’esprit encore longtemps…
1 NDLR : Revue fondée en 2003 et pilotée par des rédacteurs d'Animeland, qui proposait un contenu nettement plus exigeant en terme d'analyse, mais qui a très vite coulé faute de lecteurs.
- Article publié par watanuki
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