« Hotaru no Haka » : Hymne à la paix

» Critique de l'anime Le Tombeau des Lucioles par binyam le
06 Mai 2015
Le Tombeau des Lucioles - Screenshot #1

Adapté d’un récit autobiographique de 1967 de Akiyuki Nosaka, « Le Tombeau des Lucioles » apparaît comme l’une des grandes références de l’animation japonaise, chef-d’œuvre humaniste réalisé par le co-fondateur du studio Ghibli, Isao Takahata.
Oeuvre émouvante et bouleversante, ce long-métrage d’animation est l’expression d’un « réalisme documentaire », porté par une triple expression symbolique illustrant les conséquences de la guerre, de l’âme humaine et de la carrière de son réalisateur.

Note : Propos non-limités qui peuvent donner lieu à d’autres développements sous un angle différent.

Produit il y a presque trente ans (1988), ce magnifique métrage repose sur la nature et la morale humaine, avec pour thème la guerre et ses horreurs. Référence évidente à la seconde guerre mondiale et tout particulièrement au bombardement précédent la capitulation japonaise, l’histoire évoque en toile de fond l’horreur et la douleur des conflits armés. Victimes de cette guerre entre Nations, Seita et Setsuko, les héros de ce drame déchirant sont les symboles d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel de la bêtise, de la désinvolture humaine. Il sera ici plaisant de dépeindre trois segments thématiques qui paraissent attrayant à immobiliser.

Le Tombeau des Lucioles - Screenshot #2Le brossage d’une œuvre tendant à un réalisme normativisé

Le réalisateur envisage explicitement la perspective de son œuvre dans un rapport au réel, à une réalité cinématographique. Son choix opéré d’adopter le réalisme comme cadre de son œuvre ne va pas de soi mais participe d’un mouvement plus recherché de Takahata de faire ressentir au spectateur une « sensation de réalité et non le réel dans sa forme concrète » comme il l'a déclaré dans une interview télévisée. La manifestation de ce réalisme atteint son apogée dans son approche des personnages, dans le choix du thème abordé (quoi de plus frappant pour les esprits que les horreurs de la guerre), et bien évidemment par le soin apporté au cadre dans lequel évolue les protagonistes (décor représentatif de villes nippones aux portes de la capitulation). Cette mise en scène est d’autant plus intéressante à analyser qu’elle se différencie fondamentalement de celle opérée traditionnellement par son compère Miyazaki qui, certes recouvre son œuvre de réalisme mais d’un réalisme porté par des adjuvants liés à l’imaginaire, au merveilleux. Cette posture adoptée par Miyazaki contribue à favoriser l’émergence de sentiments folkloriques, mystiques, voire rêveurs là où la mise en scène de Takahata semble se diriger plus intrinsèquement vers une quête de réalisme pensif, contemplatif. Celle-ci se veut d'ailleurs ici plus violente, plus crue, moins masquée que celle de son collègue dans l’un de ses plus grands postulats en la matière. Au fond, on ne peut pas vraiment déconstruire l’idée que Miyazaki cherche à atteindre cette proximité avec la réalité mais son procédé pour y parvenir se veut beaucoup plus tacite, informel.

Le Tombeau des Lucioles - Screenshot #3A contrario, le réalisateur du sublime « Conte de la Princesse Kaguya » confiait avoir opté pour ce mode de réalisation qu'est l’animation pour sa pureté et sa précision, chose qu’il n’aurait pu se permettre d’entreprendre avec des acteurs en chair afin de transcender ses objectifs de réalisation. Ce qui s'avère encore plus saisissant réside dans le fait que ce réalisme accompagna son réalisateur dans nombre de ses œuvres. Que ce soit dans « Souvenirs goutte à goutte » qui suit les réminiscences d’une femme japonaise à travers la campagne, « Pompoko » qui jette un regard éclairé sur l’urbanisation galopante des sociétés et leur impact sur la condition animale (tanuki) ou encore dans « Nos voisins les Yamada », œuvre assez singulière du réalisateur qui dépeint les tribulations quotidiennes de la famille moyenne nippone. Toutes traduisent ce lien incessant et frappant avec le réel. Cette permanence chez Takahata révèle un point notable dans son éclairage du réel. C’est bien en ce sens que le réalisateur de Kaguya a su parfaitement adapter la structure et l’idée générale de l’œuvre littéraire de A.Nosaka.

Le Tombeau des Lucioles - Screenshot #4La guerre dans ses atrocités et ses conséquences

Takahata a tout comme Miyazaki un rapport singulier à la guerre. Mais à la différence du réalisateur de Princesse Mononoke, il montre ici sans concession les horreurs et les répercussions (ville détruite, famine, cimetière géant, maladies, inhumation etc.), les déchirements particuliers (repli individualiste plus marqué, solidarité amenuisée entre Seita et sa tante) et les retentissements globaux sur toute une population. Sujet central de l’œuvre, la mort occupe une place de choix tout au long du film, que ce soit par la mort de la mère des protagonistes, la mort des populations, la crémation générale organisée, sorte de cimetière vivant à ciel ouvert où le caractère collectif (cadavres calcinés, victimes de bombardements) irrigue la mise en scène d’un ton difficilement supportable. Le point culminant, paroxysme d’un crescendo sans discontinuer trouvera finalement écho dans la mise en scène finale de l’œuvre qui clôturera une prise de conscience sur les effets néfastes de la guerre et ses suites sur la vie humaine. Il est somme toute évident que ce projet cinématographique n’aurait pas connu une telle intensité dans le cadre d’un film aux personnages réels. A ce titre, la version « live » réalisée en 2005 n’atteint pas le même degré en exigence et en émotion que la version animée. Il en ressort le sentiment qu’à travers l’animation, le cinéaste a su subrepticement dépasser le dessin en deux dimensions pour retranscrire habilement le temps réel de la guerre. La dramatisation du récit est d’autant plus ressentie qu’elle se traduit par l’apparition symptomatique des fantômes du protagoniste à quelques moments de l’histoire, contribuant à l’inscrire dans une dynamique mystique, surnaturelle.

Le Tombeau des Lucioles - Screenshot #5La puissance des scènes et l’atrocité de la guerre apparaissent encore plus contrastantes avec d'autres plus en douceur, à l'aspect apaisant (scène des lucioles, amusements entre le frère et la soeur), synonyme représentatif du suivi du parcours des deux enfants, tandis que leur situation se dégrade inexorablement au fil du temps et qu'ils s'éloignent de plus en plus de la société humaine pour se réfugier dans un univers imaginaire moins cruel (scène du train). Somme toute, les émotions de la petite fille aux côtés des choix opérés par son grand frère rythment l’œuvre et participent à construire un impact conséquent sur le spectateur.

Le postulat implicite d’un manifeste pour la paix.

Le récit autobiographique de Nosaka et la réalisation fidèle de Takahata interpellent le lecteur/spectateur sur les conséquences de la guerre. C’est face au drame humain, à la barbarie que les auteurs appellent à une prise de conscience générale (précédents de l’individualisme actuel marqué, d'une déshumanisation de l’esprit et du corps grandissant. Rappelons en outre que le taux de suicide le plus élevé au monde se situe dans l’archipel et que la problématique des « hikikomori » est considérée comme très sérieuse par les autorités). Ce devoir de mémoire doit permettre au Japon et à ses survivants de réfléchir sur les aspects négligés des conflits et favoriser l'émergence d'une rédemption partagée par chacun. De facto, par cette mise en scène finale sans concession, l’auteur et le réalisateur participent à l’écriture d’un brûlot contre la guerre, à dégager en parallèle leur vision d'une société perdue dont le passé doit amener matière à réflexion sur l’accès à un modèle de société pacifié, devant osciller entre bonheur, solidarité et prospérité.

Implicitement, c’est à un véritable manifeste pour la paix qu’appellent de leurs voeux ces hommes, chacun à leur façon. Il suffit de mettre en exergue le traumatisme ressenti par la population japonaise de l’époque et la prise de décision (processus de démilitarisation, adoption d’une constitution pacifique où le Japon prône désormais le règlement de conflits de manière institutionnelle et diplomatique, à mettre en lien avec l’actualité d’ailleurs où une volonté pressante d’assouplissement de cette interdiction se fait de plus en plus ressentir, fortement critiquée par Miyazaki et Takahata) qui s’en suivit pour comprendre les effets de cette seconde guerre sur la conscience japonaise in extenso. L’oeuvre rappelle ainsi aux mémoires défaillantes le prix qu'il a fallu payer pour signer le retour à la paix. "Hotaru No Haka" n’est finalement que le reflet d’une société en perte de repères, d’innocence tentant de faire face encore aujourd’hui au deuil impossible d’un conflit armé et sanglant ayant conduit à la douleur d’une perte. La scène finale recouvre toute une symbolique au moment où l'électricité revient dans la ville et que la vie normale commence déjà à reprendre son cours.

Conclusion

"Le Tombeau des Lucioles" est ce chef-d’œuvre où l’unanimisme est de rigueur tant il nous emporte émotionnellement. Pétri d’humanité, ce film d’animation quasi-réaliste signé I.Takahata remporte la palme d’or de l’émotion tant il a su si bien retranscrire les imperfections de l’âme humaine.

Verdict :9/10
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A propos de l'auteur

binyam, inscrit depuis le 06/02/2014.
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