(200ᵉ critique) Samurai Champloo – l’invitation au voyage

» Critique de l'anime Samurai Champloo par Deluxe Fan le
04 Novembre 2014
Samurai Champloo - Screenshot #1

Écrire une critique de Samurai Champloo a longtemps été pour moi un tabou. Si je devais me retrouver dans une situation où je parlerais d’un des rares animes que je considère sincèrement comme un aboutissement artistique, cela voudrait dire que je n’aurais plus rien d’autre à dire sur le reste de l’animation japonaise. Or j’ai tant de choses à dire, et tant de choses à voir encore. Mais pour cette deux centième critique, et alors que la série célèbre ses dix ans depuis sa première diffusion, on s’est dit qu’il valait mieux faire ça maintenant que jamais.

Une chose que j’ai apprise avec toutes ces critiques, c’est l’importance de la contextualisation… Savoir d’où vient un anime, qui l’a fait, avec quelles intentions et sous quelles conditions ; le tout afin de mieux comprendre l’anime, de le critiquer le mieux possible. L’idée étant d’aller plus loin que le simple « j’aime/j’aime pas » qui n’intéresse personne ; il s’agit de replacer chaque série dans un contexte, dans une tendance, dans une histoire de l’animation japonaise.

Mais dans le cas qui nous intéresse, ce blabla ne nous est d’aucun intérêt. Car Samurai Champloo échappe aux codes que nous avons l’habitude de manipuler. L’importance d’une série comme, au hasard, Evangelion, vient de ce qu’elle a détourné des codes du média pour créer un nouveau modèle. Shinichiro Watanabe n’a jamais fait ça durant sa carrière ; lui n’emprunte pas ses codes à l’animation japonaise, il les emprunte directement au cinéma. Macross Plus était une réécriture de Top Gun, Cowboy Bebop mêlait SF et film noir, et même les travaux récents de Watanabe tels que Zankyo no Terror suintent l’inspiration des séries US. Samurai Champloo se place lui dans l’héritage du chanbara, ce genre endémique de films de sabres, dont on peut citer Yojimbo et Les Sept Samurais de Kurosawa comme les représentants les plus évidents.

Samurai Champloo - Screenshot #2Me voilà donc bien embêté, moi qui aime décortiquer mes animes pour trouver leur sens inconscient : cette série n’a aucune attache envers le média dont elle est issue. De la même manière que Cowboy Bebop n’a jamais trouvé de réel successeur, Samurai Champloo n’a jamais revendiqué d’influence sur qui que ce soit (quoique). Au Japon la série n’a jamais fait sensation, à part pour des gens de bon goût comme Suda51 qui lui a consacré un jeu vidéo. Bref cette série pourtant internationalement reconnue comme un classique n’a absolument aucune importance dans l’animation japonaise. Il s’agit au mieux d’une anecdote sympathique d’un réalisateur ignoré dans son propre pays, une étincelle dans le néant.

Pour aborder une telle incongruité, inutile d’appliquer les méthodes conventionnelles. On va y aller freestyle. Pourquoi Samurai Champloo fonctionne-t-il parfaitement, du moins pour ce qui me concerne ? Pour aller vite je dégagerais deux angles : la direction artistique, et l’histoire.

Parce que oui Samurai Champloo a une histoire et ceux qui prétendent le contraire méritent de se prendre un coup du faux katana tout pété que j’ai acheté vingt balles à la Japan Expo d’il y a cinq ans. Dans le Japon de la Période Edo, deux vagabonds aux passifs chargés accompagneront une jeune fille dans une odyssée à travers tout le pays pour retrouver un mystérieux samurai qui sent le tournesol. Sur le chemin ils rencontreront de nombreux amis et ennemis et devront faire la preuve de leur talent naturel pour le combat et le meurtre afin d’arriver au bout de leur aventure. C’est pas un scénar ça ? Alors certes le but du périple n’est qu’esquissé durant la majeure partie de la série et est régulièrement mis de côté voire oublié, mais tout le monde sait que ce n’est pas le but qui compte mais le voyage en lui-même, c’est toute la morale de la série d’ailleurs.

Samurai Champloo - Screenshot #3Ce format road-trip ne peut fonctionner qu’à la condition d’avoir des personnages que l’on ait envie de suivre tout du long, et c’est là que la profondeur de l’écriture se révèle. Chacun des héros est un archétype, mais ce sont des archétypes complémentaires : Mugen représente la liberté, Jin la rigueur et Fuu la détermination. Trois facettes de la personnalité humaine, qui se répondent et s’influencent – la série contient suffisamment de moments forts qui montrent que les personnages ne se limitent pas à un seul trait de caractère. Cette complémentarité fait que le spectateur ne s’attache pas à tel ou tel élément, mais au groupe en entier ; et lorsque l’on s’identifie au groupe, on a tendance à vouloir en faire partie. Ça s’appelle l’instinct grégaire, c’est comme ça. Le spectateur est ainsi invité à devenir le quatrième membre du groupe, ce qui explique les divers moments où la série l’aborde directement par voir orale ou textuelle, frappant ainsi sur le Quatrième Mur sans toutefois le casser complètement. Tout est mis en place pour que l’on ne suive pas cette histoire comme un observateur regarde des poissons dans un bocal, mais en accompagnant nos voyageurs sur la route, en partageant leurs aventures.

Ce que je viens de dire là est plutôt banal, je le concède. Vous inquiétez pas, j’ai pas fini.

Il apparaît assez normal de dire que la direction artistique de Samurai Champloo se résume à « c’est des samurais et du hip-hop ». C’est vrai, mais ce n’est pas tout. Prise dans sa globalité, la direction artistique d’un anime ne se résume pas seulement aux décors et aux couleurs, c’est toute la manière dont l’anime a été pensé, de la mise en scène jusqu’aux doublages, qui relève d’une direction artistique (direction = diriger = mener vers un but précis). C’est dans ce domaine que se fait la différence entre les bons réalisateurs et les réalisateurs mieux que bons. En l’occurrence Watanabe n’est ni illustrateur ni animateur, ce n’est pas non plus un bon scénariste, mais c’est sans aucun doute un exceptionnel directeur artistique – un des meilleurs. Car le véritable objet de la direction artistique n’est pas forcément d’être la plus sophistiquée possible, mais de servir au mieux le propos de la série.

Samurai Champloo - Screenshot #4Ce propos de Samurai Champloo relève ici avant tout des préoccupations personnelles du réalisateur. Watanabe n’a jamais caché son admiration pour la pop-culture occidentale et en particulier anglo-saxone, et fait figure d’hurluberlu dans un pays comme le Japon où pour devenir populaire il faut flatter l’ego d’un peuple parmi les plus chauvins et renfermés sur lui-même. Lorsque Watanabe rend hommage au chanbara, genre spécifique au Japon, c’est pour blinder le script de références à l’isolationisme japonais (ep 6) l’intolérance religieuse (ep 19) et plus généralement aux rapports culturels entretenus entre l’Archipel et l’Occident (ep 5, 12…). L’idée est assez évidente, il s’agit d’établir un pont entre les cultures, de faire intervenir la culture du street art dans un récit situé au Japon médiéval (ep 18) ou de faire jouer un match de base-ball contre les USA au mépris de la véracité historique (ep 23). La série est tout autant un vibrant hommage à la culture japonaise qu’un plaidoyer pour son ouverture vers l’Occident. Samurai Champloo est une œuvre politique.

Pour accorder la direction artistique sur ce propos, le réalisateur a utilisé tous les outils à sa disposition, mais celui qui ressort le plus est sans conteste la musique. Reconnu pour le soin qu’il apporte à la bande-son de ces animes, Watanabe a d’ailleurs parfois officié en tant que producteur musical sur certains animes qu’il n’a pas lui-même réalisé (Mind Game de Maasaki Yuasa ou Mine Fujiko to Iu Onna de Sayo Yamamoto par exemple). Sa dernière série, Space Dandy, n’est ni plus ni moins qu’une succession géante de clips musicaux animés, et la seule fois où il s’est risqué à réaliser une adaptation c’est pour un manga ayant pour thème le jazz.

Samurai Champloo - Screenshot #5Bref, Watanabe sait s’entourer et a fait composer la bande-son de Samurai Champloo par au moins quatre artistes, dont le regretté Nujabes dont la performance a depuis largement dépassé les limites du petit monde des OST de dessins animés japonais pour intéresser tous les amateurs de hip-hop instrumental. Et le hip-hop est justement un genre de musique dont les origines remontent à la contre-culture des ghettos noirs américains des années 70. Autrement dit la direction artistique, en sa composante musicale, ne se contente pas d’accompagner le propos de la série, mais en fait partie intégrante.

C’est à ce moment-là que l’on touche à la lumière, lorsque l’on a un anime qui réunit les trois niveaux de la narration : ce que la série raconte (le Japon fermé sur l’Occident), ce que la série cherche à dire (le Japon doit se mêler à l’Occident) et la manière avec laquelle elle le raconte (utiliser une esthétique occidentale sur un récit de style purement japonais). Tous ces éléments concordent à aller dans une même direction, à servir un même propos. La musique instrumentale et atmosphérique s’accorde à un récit de voyage et de contemplation, et le propos interculturel de la série s’accorde avec une musique aux sonorités électroniques mêlant des influences venues d’ici et d’ailleurs - le Champloo dans le titre est d’ailleurs un terme d’argot américain signifiant "mélange".

Samurai Champloo - Screenshot #6Un mélange qui fonctionne d’autant mieux que les ingrédients de départ sont de qualité. Au staff de la série on trouvera des gens comme Dai Satô au scénario, Sayo Yamamoto au storyboard, Kazuto Nakazawa au chara-design et à la direction de l’animation. Selon les épisodes, on aura le plaisir de retrouver des gens comme Maasaki Yuasa (Tatami Galaxy, Ping Pong), Shinji Hashimoto (Paprika, Tokyo Godfathers) ou encore Takfumi Hori (Redline, Kill la Kill) le temps de quelques secondes de sakuga. On dira ce qu’on voudra, ça me semble pas être la première équipe de connards venus.

Cela dit la série n’est pas un mètre-étalon en termes de performance technique comme le fut Cowboy Bebop en son temps. Lorsque la série sent le besoin de s’animer elle le fait généralement bien (les deux derniers épisodes, fabuleux) mais mieux vaut pas chercher dans le détail, on tombe parfois sur de sacrées horreurs qui s’excusent quand on sait que le studio Manglobe signait ici sa première (et dernière ?) grande série, avec des moyens sans commune mesure avec d’autres chefs-d’œuvre sortis durant la merveilleuse année 2004. Les décors et les couleurs sont souvent remarquables, et le doublage est là aussi impeccable en japonais – le contraire serait surprenant venant d’une série qui aligne comme guests le trio de la légende Akio Ohtsuka, Jouji Nakata et Norio Wakamoto. Je me souviens que le doublage français - assuré par les acteurs C. Baroin, E. Gradi et T. Goadsoue - avait fait un peu parler de lui à l’époque : l’adaptation française avait forcé le trait en blindant le script d’insultes et de tournures d’argot. Certains s’en offusquèrent, pour ma part j’en suis ravi ; la version française donne vraiment l’impression de s’être appropriée l’œuvre, à tel point que la tonalité de la série est légèrement différente selon la langue choisie. Raison suffisante pour la revoir, et la re-revoir…

J’en suis déjà à trois pages Word de superlatifs, et il n’en fallait pas moins pour justifier la note extrême que vous allez retrouver en bas de cette critique. Une note qui trahit mes propres convictions, puisque je considère que la perfection n’existe pas. Ou pour être plus exact, si la perfection existait elle n’aurait pas besoin d’être critiquée ; la perfection s’imposerait à nous comme une évidence et échapperait à toute forme d’analyse. Le simple fait d’avoir critiqué Samurai Champloo est donc la preuve que cette série n’est pas parfaite. Et elle ne manque effectivement pas de fautes : un ou deux épisodes plus faiblards que le reste, quelques faux raccords, et une direction artistique que l’on aurait aimé encore plus poussée, plus constante et plus soignée au niveau visuel. Mais vu de l’aboutissement que représente le reste de la série, j’aurai du mal à considérer ces écueils comme de vrais défauts – au mieux ce ne sont que chiures de mouches au plafond de la Chapelle Sixtine.

Verdict :10/10
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A propos de l'auteur

Deluxe Fan, inscrit depuis le 20/08/2010.
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