Duel au sommet : Ponyo divise, Miyazaki s'éternise
La dernière production des studios Ghibli n'a pas fait l'unanimité au sein de l'équipe d'Anime-Kun, et c'est à ce titre que nous vos proposons aujourd'hui deux critiques divergentes. En espérant que les différents arguments avancés vous aideront à faire votre choix... Bonne lecture !
L'équipe d'Anime-Kun
Bain de jouvence pour la petite sirène
Presque vingt ans après La Petite Sirène de Disney, le studio Ghibli décide à son tour d’adapter le conte éponyme d’Hans Christian Andersen, publié à l’origine en 1837. Ponyo sur la Falaise nous présente donc l’histoire d’une sirène qui rêve de devenir humaine à la suite d’une rencontre avec un garçon de la surface. Du haut de ses cinq ans, le petit Sôsuke recueille celle qu’il croit être un poisson rouge et la nomme Ponyo. Les ennuis commencent quand le père de Ponyo, un sorcier autrefois humain, envoie ses sbires aquatiques pour récupérer sa fille…
Cette histoire n’a en apparence rien d’extraordinaire, mais Ponyo est la dixième réalisation du saint père de l’animation japonaise, Hayao MIYAZAKI. Après un Château Ambulant qui avait divisé les fans, le vieux maître a décidé de revenir à des techniques d’animation plus traditionnelles. Exit les éléments en 3D, ici les 170 000 dessins ont tous été réalisés à la main puis scannés à l’ordinateur. Il en résulte l’impression nostalgique d’assister à un film des années 90 avec un trait de crayon parfois très épuré et des aplats de couleurs pastels, mais l’ensemble est sublimé par une animation très soignée qui donne littéralement vie aux deux univers dépeints : les fonds marins et la petite ville portuaire.
Une fois de plus, Joe HISAISHI nous livre une musique de grande qualité qui s’adapte parfaitement aux différentes situations. La magnifique scène où l’océan déferle sur les côtes est d’ailleurs accompagnée d’une piste ressemblant étrangement à La Chevauchée des Valkyries, un petit plagiat (hommage ?) que l’on pardonne aisément tant il sublime la dimension épique de cet étonnant spectacle. Certains passages moins agités nous émerveillent comme à l’époque du Voyage de Chihiro: le laboratoire du sorcier et ses multiples élixirs de couleur, l’apparition de la déesse des mers au milieu d’un cimetière de bateaux, la vision d’un village englouti sous les flots, etc. MIYAZAKI cite d’ailleurs 20 000 Lieux sous les Mers parmi ses références pour représenter la vie sous-marine. Le rendu de l’eau, des vagues et de la faune aquatique est une belle réussite, les animateurs ont dû en baver sérieusement pour arriver à un résultat de cette trempe.
Ponyo sur la Falaise était aussi attendu au tournant du fait de son orientation "jeunesse" plus prononcée. L’histoire est en effet plus simple que celle des précédentes productions Ghibli mais elle correspond parfaitement à la structure du conte traditionnel dont elle s’inspire. Bien que le méchant soit immédiatement identifié, sa personnalité reste un peu plus complexe qu’il n’y parait, comme toujours chez MIYAZAKI. Et si la portée des messages transmis reste plus modeste que d’habitude, on distingue sans mal quelques-uns des thèmes chers au réalisateur : la relation des hommes avec la nature, la tolérance face à la différence, l’intrusion du merveilleux dans le quotidien, etc. Le héros s’exprime aussi de façon plus mûre que son âge ne le laisse suggérer et la version française esquive de façon plutôt habile la niaiserie dans les intonations. L’affection qu’éprouve Sôsuke pour Ponyo devient touchante et leurs petites aventures provoquent irrémédiablement des sourires attendris chez le spectateur.
Pour expliquer ce retour en force du thème de l’enfance, MIYAZAKI explique qu’il est désormais entouré de plusieurs enfants nés de parents travaillant à Ghibli. Une garderie a même été construite au sein du studio pour les accueillir. Le film leur est principalement destiné, mais les adultes y trouveront aussi leur compte, comme à l’époque de Mon Voisin Totoro. Je trouve même ce dernier moins construit et plus léger que Ponyo, adroit mélange de comédie et d’aventure qui baigne dans une atmosphère merveilleuse très prégnante. Dans la salle de cinéma, il est d’ailleurs amusant de noter qu’adultes et marmots ne riaient pas toujours aux mêmes moments. Petit regret au niveau de la traduction française, je trouve dommage de mentionner le terme d’ADN (cf. une des réflexions du sorcier Fujimoto dans son labo) à un public qui n’en a probablement jamais entendu parler. Le passé de certains personnages souffre aussi de trop grosses zones d’ombres (la mère de Sôsuke et le père de Ponyo surtout), ce qui a pour conséquence immédiate de recentrer l’attention sur l’irrésistible héroïne.
Sans atteindre la perfection d’un Château dans le Ciel ou d’un Princesse Mononoke, Ponyo sur la Falaise a tout d’un grand film d’animation tout public. Accessible sans être niais, impressionnant malgré l’absence de techniques numériques, cette perle trouve tout naturellement sa place dans l’exceptionnelle filmographie d’Hayao MIYAZAKI.
El Nounourso
Ponyo sur la Falaise, un film qui sent le poisson ?
Après la déception de l'adaptation des Contes de Terremer, ce serait un euphémisme de dire que beaucoup, nous y compris, attendaient la prochaine production Ghibli avec impatience. Hayao - on prend soin de préciser le prénom aujourd'hui - MIYAZAKI est une icône. Au sens étymologique du terme, une image aux teintes presque religieuses. Ce nom s'est même exporté au-delà du simple cercle des otakes pour devenir la caution morale d'un plus vaste débat. Même les opposants les plus virulents aux œuvres remplies de violence et de sexe et dénuées d'intelligence que sont les mangas concèdent la valeur des productions estampillées par le co-fondateur du studio Ghibli.
Nous nous attendions pourtant à ce que ce film soit une déception avec les quelques éléments que nous avions pu lire ici ou là mais une part au fond de nous continuait d'y croire. Tuons ce dernier et maigre espoir en vous tout de suite : Ponyo est en un sens encore plus décevant que l'ont été les Contes de Terremer, c'est l'œuvre la plus insignifiante de la filmographie du maître. Et croyez-bien que nous sommes de grands fans de MIYAZAKI qui avons rêvé devant Nausicaä ou Princesse Mononoke.
Aller voir Ponyo au cinéma était un minimum même si nous nous sommes sentis défaillir lorsque l'assistance s'est écriée : "Oh ! C'est Totoro ! Maman ! C'est Totoro" lorsqu'est apparu le désormais célèbre logo de chez Ghibli. Passée la sensation de solitude au milieu de ce public de nourrissons à peine sevrés, MIYAZAKI annonce la couleur dès les premières minutes. Un ballet de couleurs et de sons qui nous donnent envie de valider les choix graphiques de l'œuvre. Parce qu'il y a un parti pris qui pourrait ne pas être du goût de tous.
A l'heure où tous ne jurent que par la 3D, on a apprécié de voir quelqu’un continuer de défendre la 2D. Mais, passé ces premières minutes, il est vrai que la dichotomie des choix visuels nous a plus donné l'impression d'un manque patent d'unité.
Un constat s'impose néanmoins. La musique de Ponyo tient du chef-d'oeuvre. Discrète ou grandiose suivant la scène qu'elle sert mais toujours idéale. Nous restons quand même partagés sur ce point. On peut en effet trouver qu'elles subissent le même traitement un peu biaisé que le visuel : si le générique d'introduction pose le décor, celui de fin confirme la niaiserie du message (mais y'en avait-il seulement un ?) du film.
En effet, on entend déjà les "que quoi ?" indignés et les bruits de couteaux qu'on aiguise. "Niais" ? Oui, le gros mot est lâché : Ponyo est niais. Car c'est bien là que le bât blesse. L'une des qualités majeures des Porco Rosso et autres Chihiro est l'intelligence de son scénario, souvent à plusieurs degrés de lecture. Visant sans doute un public (extrêmement) jeune, comme à l'accoutumée, la magie MIYAZAKI est absente. Celle qui nous fait nous émerveiller devant Mon Voisin Totoro, cette capacité à interpeller l'enfant qui est en nous a bien disparu.
La fadeur extrême du chara-design fait, quant à elle, honte au talent de MIYAZAKI. Fort de la qualité de l'introduction, on nous ressert toutes les dix minutes des danses de bancs de harengs multicolores qui finissent par nous faire saigner les yeux. En plus d'un design aussi original que hallucinatoire, le méchant sorcier des mers est aussi méchant que stupide. Non, il n’est même pas méchant bon sang ! Nous sommes les premiers à critiquer le manichéisme stupide (redondance...) mais une œuvre doit être polarisée.
Sa lamentable tirade sur le méchant humain qui pollue ne trouve écho que dans la dizaine de secondes que MIYAZAKI a consacré à sa dénonciation de la pollution, à savoir un passage terriblement peu excitant dans lequel la mignonne Ponyo cherche à éviter les filets d'un chalutier qui arrivent à soulever des tonnes de sables dans lesquelles on a réussi à cacher des voitures et des tracteurs... Quand on pense qu'il a été écrit que Ponyo renouait plus fortement que les précédents opus avec le discours écologique de Hayao MIYAZAKI...
L'enchaînement logique des rebondissements... non ! Attendez ! Il n'y aucun enchaînement logique ! Les personnages n'ont aucune personnalité, aucun intérêt. Sôsuke chiale une bonne dizaine de fois dans le film et au lieu d'une glace je lui aurai bien collé des baffes. Ponyo est un magnétophone. La mère oscille entre transparence et énergie (mais elle tourne à quoi, sérieux ?). Le père, les grands-mères, la copine de classe de Sôsuke... ne servent à rien.
Ce n'est pas la reprise de la Chevauchée des Valkyries sauce Disney durant une scène aussi magnifique que longue et surréaliste qui sauvera le film. Pas de méchants donc mais pas à la manière intelligente d'un Princesse Mononoke où chacun est prisonnier de ses croyances, simplement, ici, tout le monde est gentil et mignon.
L'intervention surréaliste de la princesse des mers ne choque même plus et ne fait que jouer le rôle du 23e coup de poignard qui finit d'abattre le film, victime de lui-même. On retrouve le manque total d'ambition vu dans Les Contes de Terremer. A croire que le fiston s'est occupé de Ponyo avant d'apposer le sceau paternel. Manque de saveur, manque de profondeur, disparition de toute magie. On ne peut pas vraiment trouver d'excuses à un monstre sacré comme Hayao MIYAZAKI quand il se permet tant de facilités.
Les studios Disney, surtout en exploitant le talent et la créativité de Pixar, ont réussi à se renouveler et à tirer les leçons des claques qu'a pu leur infliger les Studios Ghibli et la japanimation en général. Ils ont su développer différents niveaux de lecture pour séduire tous les âges, doser plus intelligemment l'humour et atteindre un niveau technique leur permettant de jouer dans la cour des Japonais. Pendant ce temps, on nous sert Ponyo qui est un retour à la préhistoire du film pour enfant qui, en plus de nous faire subir une certaine nostalgie agaçante, est dépourvu de la magie propre à ces derniers.
Un dernier coup de gueule. Ayant vu le film en VF, nous ne pouvons que nous révolter face à cette pauvre adaptation. Déjà que le film est globalement fade, on a le droit à un doublage où les acteurs ont dû enregistrer défoncés au Valium... Les intonations sont souvent inadaptées et la voix de Ponyo est juste insupportable. Quand on voit le soin qui a été porté à d'autres adaptations, on se demande ce qui s'est passé. Le nom de Hayao MIYAZAKI suffirait-il à lui seul à écouler le film en France ?
On s'était affligé du prix du scénario accordé à Code Geass lors du dernier Tokyo Anime Fair, mais le plus gros scandale est bien la brassée de récompenses récoltées par Ponyo. On se fait peut-être vieux mais ce n'est pas un Ghibli comme on est en droit de les attendre : c'est les Télétubbies à la plage d'Okinawa.
Afloplouf et Vit Zayder
- Article publié par El Nounourso






